Hier, pendant une conversation sur Caché (oui, encore...), Barney a fait une sorte de lapsus quand je lui disais que Maurice Barthélémy était absolument génial dans Caché, comme dans Amélie Poulain.
Là, Barney me demande : "dans Caché, Barthélémy c'est le tueur ?"
Rien de mieux pour définir le film : la tension et le suspense est tellement fort qu'on a l'impression que ces derniers sont provoqués par un meurtre. Or, non.
La force du film vient de la façon de créer une tension par un évènement qui n'a pas vraiment une dimension exceptionnelle (comme un meurtre peut avoir).
Barney a déchiffré le film.
08 mai 2006
01 mai 2006
Caché, ou comment parler longuement d'un film essentiel
Je m'attaque ici à un film pour lequel j'aurai du mal à expliquer totalement mon admiration.
J'ai essayé à de multiples reprises d'en parler afin d'en faire son éloge mais je ne pense pas être arrivé à convaincre quiconque de l'importance de ce film de Michael Haneke, Prix de la Mise en Scène au Festival de Cannes 2005.
Ce que j'ai écrit est long, très long, mais je ne voit pas comment enlever quelque chose tout en gardant tous mes arguments intacts. Pour tout cela, désolé !
L'histoire, toute simple, se résume en quelques phrases : un couple d'intellectuels parisiens voit sa vie basculer lorsqu'il se met à recevoir des cassettes vidéo : quelqu'un les filme sans qu'ils sachent pourquoi. Très vite, la menace s'amplifie et prend une place de plus en plus grande dans la vie de Georges et Anne.
Dans cette histoire de Corbeau tout ce qu'il y a de plus réaliste, Michael Haneke immisce son suspense en manipulant totalement la crédulité du spectateur.
Un Corbeau accuse anonymement une ou plusieurs personnes sur des éléments socialement répréhensibles de leur vie, le plus souvent en les menaçant de dévoiler une vérité, puis en poussant la perversité par le crescendo des "coups" portés aux "accusés". Ici, le crescendo joue sur la connaissance de détails à peine soulignés de la vie de Georges : tout d'abord, la première cassette lui signale que lui et sa famille sont surveillés, épiés. Puis la seconde cassette, à laquelle est jointe un dessin visiblement marqué de sang confirme la menace annoncée. La menace se propage à partir du coup de téléphone auquel répond Anne à la famille : le fils le confirme, s'étonnant que son père envoie des dessins violents à son collège.
Une nouvelle étape est franchie pendant le dîner avec des amis : le Corbeau n'hésite pas à risquer de se faire démasquer par un jeu de cache-cache avec Georges. On en arrive à un point où le premier cercle de la famille est potentiellement en danger, où les amis ont l'air eux aussi impuissants lorsqu'enfin la nouvelle cassette dévoile la maison d'enfance de Georges, où vit encore sa mère. La menace déteint sur l'entourage et la peur de Georges et Anne est perceptible (la mère de Georges lui dit qu'elle se fait "du soucis" lui).
C'est cette peur qui se propage jusque chez le spectateur. On lui montre que tous les niveaux de la vie sociale d'un homme "normal" peuvent-être infiltrés et pousser cette vie à imploser.
La Peur se matérialise presque, sous la forme d'images mentales (dès la seconde cassette, des images de Majid, enfouies dans sa mémoire, reviennent à Georges/plus tard, le cauchemar en guise de flashback) d'une force assez incroyable donnée en grande partie par le montage exemplaire du film. Dès cette deuxième cassette, cette deuxième menace, Georges semble assimiler sa peur à sa première grande Peur, ressentie dans son enfance face à Majid, le demi-frère redouté. Et dès ce moment là, Georges d'abord, puis le spectateur par déduction semblent fusionner les notions de Peur et de Culpabilité.
Le pressentiment de Georges quand à l'implication de Majid dans l'affaire paraît infondée, quasi fantastique (relevant du medium) mais se voit justifiée par la quatrième cassette, désignant l'appertement actuel d'un Majid vieillissant et plus du tout menaçant. D'ailleurs, c'est Georges qui ne sait plus où il en est et en arrive à menacer lui-même.
Cette perte de contrôle totale de son sang froid, Georges va le payer par une nouvelle menace, se répandant jusqu'à la sphère du travail où ce genre d'évènements semblent être banals. Mais cette fois-ci, la "tactique" du Corbeau change radicalement : il se bat désormais sur plusieurs front puisqu'il envoie la même cassette à Anne, dévoilant un mensonge de Georges à sa femme.
La suite des évènements monte en puissance et en brutalité : lorsque leur enfant disparaît, Georges accuse ouvertement, et à tort Majid (et son fils qui appararaît dans l'histoire) qui va se suicider pour prouver son innocence et laver l'affront duquel il est la victime. Georges, en état de choc, ne réagit pas et ne semble pas être conscient de la situation.
Le principal responsable de ses maux à ses yeux étant mort, il devrait redevenir si ce n'est paisible, du moins calme. Or, toute la fin du film est mise en scène de façon à entretenir la même menace, à laquelle le plan final permet au spectateur de donner un visage plus ou moins convaincant. Toujours est-il que la tension est toujours là, tapie.
Finalement, cette tension, de quoi est-elle narrativement née ? Dans ce film, Haneke semble interroger la France (et à travers elle toutes les puissances coloniales ou fascistes européennes) sur sa responsabilité quand à la peur de l'Autre, de celui qui n'est pas né de la même Mère (Majid n'est pas un enfant de la France, puisque ses parents se battent pour une Algérie indépendante) et qui mène, par l'oubli, à la violence de celui qui est oublié.
Mais au delà de la simple critique, ou du simple constat historique, Caché est un modèle de création du suspense par la mise en scène et la mise en image.
La grande force et idée du film est d'avoir utilisé l'encore récente image DV comme vecteur de l'intrigue. En effet, c'est par la texture de l'image, à laquelle les spectateurs ne sont aujourd'hui encore pas habitués, que se fait la confusion principale dans le sens des images, notion que Haneke a toujours questionné dans ses films.
Confusion car le vecteur de l'intrigue est une multitude de cassettes vidéos, dont les images sont elles-même tournées en DV. Ceci ne pertuberait pas tant le spectateur si Haneke ne s'appliquait pas à reproduire dans la mise en scène du film les mêmes valeurs et axes de plan que l'on peut observer dans les fameuses vidéos. Ceci a pour but de perdre le spectateur dans les suppositions, où un même plan peut être à la fois la caméra du cinéaste mais aussi la caméra du corbeau.
Il va même au delà de la simple confusion en mêlant ces "caméras diverses" dans des plans mystérieux :
-lors de l'enregistrement de l'émission de Georges, la caméra passe d'un statut interne à l'histoire (c'est la caméra de l'émission : Georges lui parle même par un regard-caméra) à un statut externe (quand on apprend à Georges qu'il doit rappeler Anne rapidement) puis à un statut de caméra-prédatrice (qui pourrait être celle du corbeau : elle reste éloignée de lui pour ne pas se montrer, le son est quasi inaudible mais on a l'image) ;
-Un travelling latéral suivant le fils de Georges et Anne fait penser à la caméra prédatrice des cassettes avant de repartir en arrière, annihilant toute possibilité pour le corbeau de ne pas être repéré ;
-quand Georges et son fils sortent de la maison pour aller prendre la voiture, la caméra est dans le même axe que celui des cassettes avant d'entamer un mouvement latéral sur la route ; etc...
-dans l'appartement de Majid, le plan fixe semble être un cadre fait par le Corbeau mais il paraît impossible que Georges ne le voit pas ; or, plus tard, la cassette envoyée au patron de Georges et à Anne confirme cette impression.
Outre l'effet narratif, Haneke souligne ici une point quasi psychologique dans l'histoire et qui confirme ce qui est dit plus haut (sur le passé colonial français) : Georges, comme les anciens colonisateurs, ne veut pas voir quelque chose d'évident. Il ne cherche que très peu durant le film les axes d'où auraient pu être filmés les cassettes vidéos, ni même où a pu se cacher le Corbeau lors du dîner avec ses amis. Cette peur de la réalité, c'est ce que montre Haneke.
A ces plans "bâtards", il rajoute l'élément sonore de la caméra qui tourne qui ne fait que renforcer cet effet de désorientation du spectateur.
Je ne sais, à force d'en parler avec ceux qui ont vu le film, si le fameux plan final qui a fait polémique à Cannes est une faute narrative, transformant Caché de thriller psychologique extrêmement efficace à un "pseudo film intello à la française" ou s'il participe encore à cette efficacité, justement. Il me semble que dans les nombreuses pistes que cette fin ouverte donne, aucune n'est vraiment convaincante mais aucune n'est réellement ridicule (personnellement, je n'ai jamais cru à un complot auquel participerait le fils de Georges et Anne, qui serait en effet totalement sans intérêt). Elle donne juste l'impression d'un fort coup de marteau porté sur un clou déjà enfoncé.
Je ne sais pas encore finir mes articles de manière intelligente alors je terminerai sur ce point qui porte à mon sens tout l'intérêt du film sur ses épaules puisque c'est à ma connaissance l'un des rares exemples de film où le support (ici la DV) participe narrativement à l'intrigue (à la rigueur, Dial M for Murder en projection relief d'Hitchcock où le procédé utilisé créé du suspense ou encore les "films témoignages" tels que Blair Witch Project) et acquiert ainsi une cohérence propos/filmage assez exceptionnelle.
J'ai essayé à de multiples reprises d'en parler afin d'en faire son éloge mais je ne pense pas être arrivé à convaincre quiconque de l'importance de ce film de Michael Haneke, Prix de la Mise en Scène au Festival de Cannes 2005.
Ce que j'ai écrit est long, très long, mais je ne voit pas comment enlever quelque chose tout en gardant tous mes arguments intacts. Pour tout cela, désolé !
L'histoire, toute simple, se résume en quelques phrases : un couple d'intellectuels parisiens voit sa vie basculer lorsqu'il se met à recevoir des cassettes vidéo : quelqu'un les filme sans qu'ils sachent pourquoi. Très vite, la menace s'amplifie et prend une place de plus en plus grande dans la vie de Georges et Anne.
Dans cette histoire de Corbeau tout ce qu'il y a de plus réaliste, Michael Haneke immisce son suspense en manipulant totalement la crédulité du spectateur.
Un Corbeau accuse anonymement une ou plusieurs personnes sur des éléments socialement répréhensibles de leur vie, le plus souvent en les menaçant de dévoiler une vérité, puis en poussant la perversité par le crescendo des "coups" portés aux "accusés". Ici, le crescendo joue sur la connaissance de détails à peine soulignés de la vie de Georges : tout d'abord, la première cassette lui signale que lui et sa famille sont surveillés, épiés. Puis la seconde cassette, à laquelle est jointe un dessin visiblement marqué de sang confirme la menace annoncée. La menace se propage à partir du coup de téléphone auquel répond Anne à la famille : le fils le confirme, s'étonnant que son père envoie des dessins violents à son collège.
Une nouvelle étape est franchie pendant le dîner avec des amis : le Corbeau n'hésite pas à risquer de se faire démasquer par un jeu de cache-cache avec Georges. On en arrive à un point où le premier cercle de la famille est potentiellement en danger, où les amis ont l'air eux aussi impuissants lorsqu'enfin la nouvelle cassette dévoile la maison d'enfance de Georges, où vit encore sa mère. La menace déteint sur l'entourage et la peur de Georges et Anne est perceptible (la mère de Georges lui dit qu'elle se fait "du soucis" lui).
C'est cette peur qui se propage jusque chez le spectateur. On lui montre que tous les niveaux de la vie sociale d'un homme "normal" peuvent-être infiltrés et pousser cette vie à imploser.
La Peur se matérialise presque, sous la forme d'images mentales (dès la seconde cassette, des images de Majid, enfouies dans sa mémoire, reviennent à Georges/plus tard, le cauchemar en guise de flashback) d'une force assez incroyable donnée en grande partie par le montage exemplaire du film. Dès cette deuxième cassette, cette deuxième menace, Georges semble assimiler sa peur à sa première grande Peur, ressentie dans son enfance face à Majid, le demi-frère redouté. Et dès ce moment là, Georges d'abord, puis le spectateur par déduction semblent fusionner les notions de Peur et de Culpabilité.
Le pressentiment de Georges quand à l'implication de Majid dans l'affaire paraît infondée, quasi fantastique (relevant du medium) mais se voit justifiée par la quatrième cassette, désignant l'appertement actuel d'un Majid vieillissant et plus du tout menaçant. D'ailleurs, c'est Georges qui ne sait plus où il en est et en arrive à menacer lui-même.
Cette perte de contrôle totale de son sang froid, Georges va le payer par une nouvelle menace, se répandant jusqu'à la sphère du travail où ce genre d'évènements semblent être banals. Mais cette fois-ci, la "tactique" du Corbeau change radicalement : il se bat désormais sur plusieurs front puisqu'il envoie la même cassette à Anne, dévoilant un mensonge de Georges à sa femme.
La suite des évènements monte en puissance et en brutalité : lorsque leur enfant disparaît, Georges accuse ouvertement, et à tort Majid (et son fils qui appararaît dans l'histoire) qui va se suicider pour prouver son innocence et laver l'affront duquel il est la victime. Georges, en état de choc, ne réagit pas et ne semble pas être conscient de la situation.
Le principal responsable de ses maux à ses yeux étant mort, il devrait redevenir si ce n'est paisible, du moins calme. Or, toute la fin du film est mise en scène de façon à entretenir la même menace, à laquelle le plan final permet au spectateur de donner un visage plus ou moins convaincant. Toujours est-il que la tension est toujours là, tapie.
Finalement, cette tension, de quoi est-elle narrativement née ? Dans ce film, Haneke semble interroger la France (et à travers elle toutes les puissances coloniales ou fascistes européennes) sur sa responsabilité quand à la peur de l'Autre, de celui qui n'est pas né de la même Mère (Majid n'est pas un enfant de la France, puisque ses parents se battent pour une Algérie indépendante) et qui mène, par l'oubli, à la violence de celui qui est oublié.
Mais au delà de la simple critique, ou du simple constat historique, Caché est un modèle de création du suspense par la mise en scène et la mise en image.
La grande force et idée du film est d'avoir utilisé l'encore récente image DV comme vecteur de l'intrigue. En effet, c'est par la texture de l'image, à laquelle les spectateurs ne sont aujourd'hui encore pas habitués, que se fait la confusion principale dans le sens des images, notion que Haneke a toujours questionné dans ses films.
Confusion car le vecteur de l'intrigue est une multitude de cassettes vidéos, dont les images sont elles-même tournées en DV. Ceci ne pertuberait pas tant le spectateur si Haneke ne s'appliquait pas à reproduire dans la mise en scène du film les mêmes valeurs et axes de plan que l'on peut observer dans les fameuses vidéos. Ceci a pour but de perdre le spectateur dans les suppositions, où un même plan peut être à la fois la caméra du cinéaste mais aussi la caméra du corbeau.
Il va même au delà de la simple confusion en mêlant ces "caméras diverses" dans des plans mystérieux :
-lors de l'enregistrement de l'émission de Georges, la caméra passe d'un statut interne à l'histoire (c'est la caméra de l'émission : Georges lui parle même par un regard-caméra) à un statut externe (quand on apprend à Georges qu'il doit rappeler Anne rapidement) puis à un statut de caméra-prédatrice (qui pourrait être celle du corbeau : elle reste éloignée de lui pour ne pas se montrer, le son est quasi inaudible mais on a l'image) ;
-Un travelling latéral suivant le fils de Georges et Anne fait penser à la caméra prédatrice des cassettes avant de repartir en arrière, annihilant toute possibilité pour le corbeau de ne pas être repéré ;
-quand Georges et son fils sortent de la maison pour aller prendre la voiture, la caméra est dans le même axe que celui des cassettes avant d'entamer un mouvement latéral sur la route ; etc...
-dans l'appartement de Majid, le plan fixe semble être un cadre fait par le Corbeau mais il paraît impossible que Georges ne le voit pas ; or, plus tard, la cassette envoyée au patron de Georges et à Anne confirme cette impression.
Outre l'effet narratif, Haneke souligne ici une point quasi psychologique dans l'histoire et qui confirme ce qui est dit plus haut (sur le passé colonial français) : Georges, comme les anciens colonisateurs, ne veut pas voir quelque chose d'évident. Il ne cherche que très peu durant le film les axes d'où auraient pu être filmés les cassettes vidéos, ni même où a pu se cacher le Corbeau lors du dîner avec ses amis. Cette peur de la réalité, c'est ce que montre Haneke.
A ces plans "bâtards", il rajoute l'élément sonore de la caméra qui tourne qui ne fait que renforcer cet effet de désorientation du spectateur.
Je ne sais, à force d'en parler avec ceux qui ont vu le film, si le fameux plan final qui a fait polémique à Cannes est une faute narrative, transformant Caché de thriller psychologique extrêmement efficace à un "pseudo film intello à la française" ou s'il participe encore à cette efficacité, justement. Il me semble que dans les nombreuses pistes que cette fin ouverte donne, aucune n'est vraiment convaincante mais aucune n'est réellement ridicule (personnellement, je n'ai jamais cru à un complot auquel participerait le fils de Georges et Anne, qui serait en effet totalement sans intérêt). Elle donne juste l'impression d'un fort coup de marteau porté sur un clou déjà enfoncé.
Je ne sais pas encore finir mes articles de manière intelligente alors je terminerai sur ce point qui porte à mon sens tout l'intérêt du film sur ses épaules puisque c'est à ma connaissance l'un des rares exemples de film où le support (ici la DV) participe narrativement à l'intrigue (à la rigueur, Dial M for Murder en projection relief d'Hitchcock où le procédé utilisé créé du suspense ou encore les "films témoignages" tels que Blair Witch Project) et acquiert ainsi une cohérence propos/filmage assez exceptionnelle.
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