La nuit du pêcheur (récit).

(English version of the text here).

La nuit dernière (1), à peu près à la même heure – 23h48 je pense - j’appelais depuis le fixe le SAMU qui ne répondait pas, ou pas dans la seconde. Alors, j’ai raccroché. Puis je me suis trompé dans le numéro suivant et appelais la gendarmerie plutôt que les pompiers. On a alors redirigé mon appel ; j’ai redit le plus clairement possible ce que j’ai compris de la situation.
La glissière de protection devait encore vibrer ; c’était moins de deux minutes après que la voiture l’ait déchirée, pour tomber dans la rivière en contrebas.
Mes hurlements ont finalement réveillé mes parents qui se sont précipités dehors. Ils n’ont pas rêvé, le dérapage et le choc étaient réels.
Une fois le téléphone raccroché, je cours vers la terrasse ; vois à quel point tout est calme, et n’entends rien.
Je descends les escaliers, traverse la route et m’approche du parapet : béant vers le fond. Sous l’eau, le clignotant orange s’allume intermittemment.
Je pense directement à cette incroyable image du film Night of the hunter de Charles Laughton, quand l’enfant (2) découvre la voiture dans la rivière transparente avec sa mère, morte, au volant.
On savait tous trois que c’était fini.
Je rappelle les pompiers, avec mon mobile, comme prévu : ils sont en route. Les préviens que la voiture est totalement immergée, que rien ne bouge. Dis qu’ils sont probablement déjà morts. Je raccroche. Je résume alors mon appel à mes parents ; on en conclue que gendarmes ou pompiers, d’où qu’ils viennent, ne seront là que dans longtemps. Nous sommes en moyenne montagne, et depuis des années les secours sont loin.
Tout est noir ; aucune bulle ne sort de l’épave. La voiture est sur le toit, ses roues à une vingtaine de centimètres sous l’eau.
On pense évidemment à y aller, mais sauter de ce côté-ci de la berge est dangereux. On aurait pu courir au pont quelques cent mètres plus loin, le traverser, courir à travers les jardins adjacents à la rivière et plonger. Mais on ne le fait pas ; plusieurs minutes se sont écoulées et ça nous paraît évident qu’il est déjà trop tard. Et puis il fait froid ; et puis l’eau doit être glacée ; et puis il y a du courant ; et la voiture est renversée – comment l’ouvrirait-on ?
Mon père gare sa voiture en amont de l’accident et met le warning. Sur la route, on voit le dérapage remonter à une quinzaine de mètres. D’abord sur du gravier, bien sur la droite et en direction de notre maison, puis en biais virant sur la gauche et sur trois roues (en attestent les traces de pneus).
Un couple de voisins, des amis, arrive. Lui est silencieux, blanc comme un linge.
Je pense à sa fille, une copine, et espère intérieurement que ce n’est pas elle. Ma mère me dira plus tard qu’il devait au même instant craindre pour mon frère ou mon cousin.
Voyant que, malgré notre anéantissement, ni eux ni nous ne craignons pour nos proches respectifs, nous nous concentrons sur l’inconnu. Le pare-choc est resté sur la route, et la plaque d’immatriculation avec. Elle est du département, mais ne nous dit rien.
Nous parlons au singulier ou au pluriel. Nous ne saurons que deux heures plus tard - à notre soulagement relatif - que le malheureux était seul dans sa Clio.
Arrive une voiture ; on la fait ralentir. Elle s’arrête. C’est un jeune couple du village ; lui est éméché. Ils reviennent d’une fête du club de rugby, au village voisin, et dit que la voiture dans l’eau est rouge, que c’est son ami, qu’il doit sauter. Sa copine essaie de l’en dissuader, terrifiée.
La voiture est en fait blanche, c’est le feu arrière allumé qui donne cette couleur rouge. On le lui dit et ça le calme, et sa copine avec, qui part finalement avec la voiture coucher la petite qui est à l’arrière. Le jeune appelle ses camarades pour savoir s’ils sont bien rentrés. Il est en t-shirt ; mon père va lui chercher une veste dans la maison. On le connaît, il est de l’âge de ma sœur.
Cela fait vingt minutes que la voiture est dans l’eau.
Ma mère propose au jeune homme de venir boire quelque chose à la maison. Il déclare avoir déjà trop bu et refuse. Elle lui dit qu’elle pensait plutôt à une tisane.
La jeune fille revient pour reprendre son copain qui rend sa veste à mon père. On est tous d’accord pour dire que ce sont des jeunes biens.
Ma mère est rentrée à la maison. Elle avait froid, toujours peu habillée, et est allée préparer une tisane pour nous cinq.
Vers la vingt-cinquième minute, la gendarmerie arrive. Ils sont deux. On leur raconte ce que l’on sait. On nous apprend que de toute façon il faudra attendre les plongeurs. Sans doute viendront-ils de Castres, à bien quarante minutes de là. Mais peut-être ont-ils été prévenus quand j’ai dit que la voiture était dans l’eau. On leur montre le pare-choc et la plaque d’immatriculation. Ils appellent via la radio pour identifier le propriétaire.
Je vais voir ma mère ; la tisane est prête. J’en informe nos voisins et mon père.
Lui, qui a essayé d’appeler le maire, le signale aux gendarmes. Le maire n’est pas là ; son adjoint non plus. Ce sont les vacances.
De toute façon il n’y a pas grand’ chose à faire pour le moment. Il fait nuit noire.
Les pompiers arrivent vers la trente-cinquième minute. Plusieurs camionnettes et voitures – trois ? quatre ? - de diverses tailles.
Les gyrophares tournent bleus. La montagne à l’entours s’éclaire puis s’éteint et ainsi de suite.
Les pompiers sortent en tenue ; on se demande à quoi vont leur servir leurs casques.
Un éclairage puissant est monté sur le mât d’un camion. Il éclaire largement, et l’on en rigole. Jamais on aura eu autant de lumière dans nos escaliers habituellement si sombres.
Nous faisons plusieurs allers-retours entre les bords de la rivière et chez nous.
Notre voisin ne vient pas boire sa tisane dans un premier temps. Sa femme s’inquiète car il est cardiaque. Il ne faudrait pas que ça le chamboule (3). Elle plaisante quant au fait qu’il n’y aura jamais dans le village autant de secouristes que cette nuit-là. Puis elle s’excuse de la blague, qui nous a bien fait rire quand même. Je la vois essuyer une larme.
Je vais dans ma chambre, chercher quelque chose dont je ne me souviens plus. Je vois la croix en papier que ma grand-mère nous avait donné étant petits, et qui brille dans le noir. Dieu est amour. Je me demande si ce qui se passe est la preuve que Dieu existe, ou l’inverse. J’essuie un départ de larme, respire un coup puis reviens dans la salle à manger.
Le feu chauffe terriblement. Je goûte la tisane ; trouve ça bon. J’en boirai quatre pendant la nuit, et pisserai au moins autant.
On se raconte ce qu’on a entendu, puis vu. Seuls ma voisine et moi avons entendu les coups de freins. Le voisin croyait que c’était son tas de bois qui s’était effondré. Mon père n’a rien entendu du tout. Ma mère a lacé ses chaussures avant de sortir. Je crois me souvenir que mon père était torse nu quand je l’ai vu dehors. On donne nos hypothèses. Il a sans doute tenté d’éviter de rentrer dans notre maison. A quelques mètres près il serait rentré dans l’arbre. Il allait vite, très vite, mais je suis le seul à l’avoir entendu. Ma mère me dit que j’ai bien fait d’appeler les secours aussitôt ; bon réflexe. Chacun doute.
Certains d’entre nous ressortent. Une femme arrive et commente. Elle est beurrée - comme souvent me dit quelqu’un. Elle me salue, m’appelle par mon prénom mais je ne la connais pas. Une voisine apparemment. On raconte, on commente aussi.
J’entends un pompier dire à un jeunot de leur brigade que c’était toujours pareil : les deux premières missions sont chiantes, mais la troisième est toujours plus... Le mot reste en suspens, mais j’ai senti comme une excitation. Je ne le juge pas et me dis qu’il doit falloir être blindé pour encaisser ça régulièrement.
Je ne me sens pas trop mal. Je regarde tout ce qu’il se passe. Compte onze gendarmes et pompiers – en tout cas visibles sur l’instant.
Les plongeurs sont là tout à coup. Je ne sais pas s’ils sont arrivés avec les autres ou à l’instant. Malgré tout le temps qui est passé, on se dit qu’ils ont fait vite. Mais on parle d’un accident mortel et nous pensons tout de suite à si un incendie prenait dans le village. En cinquante minutes / une heure, une maison aurait eu tôt fait de brûler.
A partir de là, mais peut-être déjà avant, je perds le fil du temps. Je suis terriblement fatigué et excité.
Les hommes-grenouilles plongent. Ils ont des lampes torches. Ils ont accroché une sorte de flotteur orange à la voiture pour la signaler. Pendant plusieurs minutes ils l’inspectent.
L’un d’eux remonte. Le mot se propage : il n’y aurait qu’un seul homme dedans. Mon père me racontera le lendemain qu’il a vu le plongeur signaler ceci par un poing fermé et un pouce levé ; un seul, et c’est positif. On est tous soulagés, en quelque sorte.
Mais le pare-brise est cassé, et le conducteur lui-même n’avait pas sa ceinture. Peut-être qu’un passager a été emporté par le courant. Il va falloir draguer la rivière sur quelques mètres jusqu’à la chute d’eau.
Nous signalons qu’ayant été là quasiment tout de suite sur les lieux, nous n’avons rien vu couler dans l’eau. Mais ils sont obligés de chercher.
Mon père me signale qu’un paquet de cigarette vient de revenir à la surface, et glisse rapidement vers la chute d’eau. Les plongeurs, malgré leurs palmes, ont du mal à remonter la rivière. Des bouchons remontent à leur tour et un des plongeurs dit qu’il y a du matériel de pêche dans la voiture.
J’entends pas loin « Bertrand », comme mon frère, et en déduis que c’est le nom ou le prénom de la victime, retrouvé par la plaque d’immatriculation. Plus tard, j’entends « 25-30 » et en déduis que c’est l’âge approximatif donné par les plongeurs au cadavre.
Un des plongeurs dit que ça va être compliqué de le sortir de la voiture. On lui envoie depuis la route des outils tout petits que je n’identifie pas.
Je rentre sans doute une ou plusieurs fois à la maison.
Sur la berge opposée, dans le jardin d’un vieux qui ne s’est pas réveillé malgré le bruit et la lumière, on étale dans l’herbe une grande toile de plastique.
Tout est à la fois irréel et trop détaillé. Tout fait décor et colle en même temps parfaitement à l’image que l’on se fait d’un tel moment. Impossible de compter les gens présents. Seuls deux autres personnes du village sont arrivées en plus de nous.
Un autre, habillé de fluo, arrive depuis la route menant au centre du village. Ma mère le salue ; il est de la municipalité et va installer les protections une fois que tout se sera calmé.
Quand je reviens quelques mètres plus loin en vue de la voiture, la voisine éméchée me signale que le corps a été retiré, et est sous la bâche. Je n’y crois pas ; c’était trop rapide. Mais deux policiers veillent sur la bâche.
Je suis presque déçu, puis me félicite de ne pas avoir vu le cadavre.
Les ombres des hommes présents, des arbres, des voitures, se projettent, tournent et disparaissent sur les maisons, pour revenir dans la nuit bleutée.
Je rentre à la maison. Depuis les escaliers, je vois notre jardin et trouve la lumière incroyable.
Je veux prendre une photo, mais ne veux pas qu’on mésinterprète mon acte. J’en parle à ma mère, et elle me dit d’aller prendre des photos. J’y vois là une autorisation.
Je pense que j’ai une pellicule noir et blanc ; la photo du jardin n’a aucun intérêt sans les couleurs.
Je prends les pompiers, les camions, mon père et les voisins. Je suis caché derrière les arbres de notre verger, un peu au dessus de tout. On ne me voit pas mais j’ai honte. Je me dis que les photos seront géniales ; que parfois il faut se lancer et arrêter de faire dans la joie. Je pense à Weegee.
Au moment de rentrer à la maison, je vois l’étendue du jardin et la perspective est belle. Je prends finalement la photo du jardin.
Je me retourne et vois derrière moi la montagne et la forêt. Cet endroit m’a toujours fait peur et je m’étonne de ne pas m’enfuir. Je peux être très gamin, souvent. Je prends une photo en pause longue de la quiétude sombre des arbres.
Je rentre. Je cache mon appareil quand je vois qu’ils sont tous dedans : mes parents et les voisins.
On boit une dernière tisane. On veut aller se coucher mais nous nous demandons si nous allons dormir. Pour ma part je n’en doute pas. Mon père non plus.
Nous nous souhaitons bonne nuit puis regrettons la formule.
Nous allons nous coucher.
J’envoie un message un peu cynique sur Facebook à partir de mon téléphone, racontant en détail ce qu’il s’est passé, puis me dis que ce n’est pas très sain de raconter cela de manière si détachée.
Je vais dans ma chambre. Je vois l’affiche géante de L’exorciste juste à côté de la croix fluorescente et entreprends de la dépunaiser. Puis je me sens ridicule et vais me coucher.
Je me dis, alors que je suis à la fac un cours de psychanalyse, qu’il ne faudrait pas que je refoule toute cette nuit passée. Je commence à avoir mal à la tête et au bras et me dis que je somatise puis rigole d’être aussi bête.
Je m’endors, ma croix huguenote à la main.

Ce matin, quand je me suis repassé le « film » de la veille, j’ai fait cette association d’idées morbide.
On dit d’un homme qui est mort – et nous l’avons d’ailleurs dit nous-mêmes hier soir - « c’était son heure », ou encore « c’était pas son jour ». Pour le pêcheur dans la voiture, c’était sa nuit.


(1) 18/04/2010
(2) Après vérification, c’est un vieux pêcheur qui découvre la voiture sous l’eau.

(3) J'ai depuis appris par sa fille que sa mère était "la dernière du village a être morte dans la rivière", au même endroit, il y a de cela trente ou quarante ans.

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Je signale que j'ai pris le temps de faire tenir mes lacets de chaussures vite enfilées et de mettre un pull en laine sur mon pyjama, me disant que je serai plus opérationnelle, n'ayant pas encore compris que la voiture était sous l'eau. Je me revois scrutant l'eau et la nuit obscure et criant par deux fois, il y a quelqu'un?
Très vite, je me rends compte qu'il est impossible de descendre par le talus, impossible de plonger ou de sauter sans se blesser(un rebord en béton d'environ 50 cm empêche un plongeon direct dans la rivière). Seule possibilité, accéder par l'autre rive. Et là on sait qu'il est déjà trop tard.
Horreur de se savoir impuissant. Quelques nuits difficiles après cela.
Impresion bizarre d'être en même temps en accéléré et au ralenti.
Unique plaisir dans ce cauchemar : avoir fait apprécier ma tisane à ceux qui ne l'aiment pas habituellement

Mamoune