
Lee Chang Dong méritait la Palme d'Or*.
Cette affirmation un peu vaine souligne un fait incroyable : la Corée (du Sud, cela va sans dire...) n'a gagné aucun des trois grands prix des festivals mondiaux.
Dans les vingts dernières années (la nouvelle génération coréenne étant elle-même plutôt des 90's), aucun Lion d'Or, aucun Ours d'Or et aucune Palme d'Or n'a été attribué au Pays des matins calmes. La Chine (primée à Berlin cette année, à Venise l'an dernier), Taïwan (avec Ang Lee, primé deux fois à Venise), le Japon (Kitano à Venise, Miyazaki à Berlin) trustent, eux, une bonne partie de ces plus hautes distinctions de la cinématographie mondiale (à juste titre, souvent).
Et la Corée qui est toujours oubliée. Elle est plus que reconnue, reçoit de nombreuses récompenses (prix d'interprétation, jury...), cartonne au box-office du monde entier (et en France en particulier), et rien ne vient.
Elle se fait toujours doubler par des films-évènements plus ou moins heureux (Old Boy grillé par Farenheit 9/11 ; Secret Sunshine par 4 mois 3 semaines et 2 jours etc) et ne parvient pas à planter son drapeau en haut de la colline des prix de la cinématographie mondiale.
Que Park Chan Wook (surtout pour Old Boy), Kim Ki Duk (Time, sorti cette année est un film juste essentiel) ou ici Lee Chang Dong n'aient pas suffisament convaincu les jurés des festivals est tout simplement impensable.
Toutes ces considérations prennent corps lorsque l'on "subit" Secret Sunshine.
Shin-ae a tout faux, sur toute la ligne, et ce depuis le début. Vouloir revenir dans le pays matriciel de son défunt mari va entraîner un enchaînement de "déboires" (le mot paraît bien faible) qui vont la mener jusqu'à la folie.
Non seulement sa voiture tombe en panne, mais en plus à cause d'un mensonge qui laisse croire à une potentielle richesse (le fait qu'elle souhaiterait acheter un terrain) son fils est enlevé par un malfrat. L'enfant est retrouvé mort.
Le film est bouleversant. Porté par Jeon Do-Yeon (justement prix d'interprétation à Cannes cette année), il n'en finit pas de nous surprendre. Si la fin semble évidente, le chemin pour parvenir à la folie de cette femme déjà touchée par le deuil est, lui, totalement imprévisible.
Au lieu de se laisser emporter dans de noires pensées, Shin-ae embarque dans un christianisme forcené, accompagnée par sa voisine pharmacienne (terrifiante et attachante évangéliste) ainsi que par Jong-Chan, un mécanicien amoureux d'elle depuis le début du film. En travaillant sa foi, elle parvient à trouver un équilibre qui semble fantastique, propre à la fragilité de ces gens qui ont tout perdu. Puis elle perd cet équilibre même.
Non content de l'avoir dépouillé de tout ce qui pouvait donner un but à sa vie (son mari, son fils), le réalisateur-scénariste (ici bien évidemment assimilé à Dieu) s'acharne en lui retirant la possibilité de croire.
Le renversement est cruel et beau, comme dans toute tragédie : la foi la quitte quand elle veut appliquer l'un des "principes" de Jésus : pardonner à celui qui a fait du mal. Non que la volonté lui ait manqué, bien au contraire.
Mais pourquoi (et comment) Shin-ae devrait pardonner à quelqu'un au nom d'un dieu qui l'a déjà fait avant ?
La femme perdue qu'elle est devient la figure d'une tragédie moderne.
Il n'est pas d'ironie plus grande que celle de lui faire manger une pomme avant de tenter de se suicider.
Le symbole même de la Faute de la première des femmes, selon les religions monothéistes, vient se greffer à un problème contemporain, dans un pays à tradition originellement différente.
La boucle de la mondialisation aurait été bouclée si on avait décerné à ce film le prix qu'il méritait.
*lui aussi !



























