
Comme ce film fait du bien ! Deathproof, à l’épreuve de la mort. Boulevard de la Mort en France. Pour une fois, le titre français diffère de la VO mais sans en dégrader aucunement cette « origine ». Car en choisissant cette dénomination franchement vieillotte, assez bof, volontairement connotée Cinéma Bis, le distributeur frenchie ne prend pas au piège ses spectateurs potentiels, comme ce fut le cas aux USA.
Le nouveau film de Tarantino est un pur délire de cinéphile, et plus particulièrement d’amateur de cinéma Grindhouse, période particulière dans la programmation de certaines salles américaines dans les années 70. Période où le spectateur achetait un ticket pour plusieurs films de genre, souvent médiocres, sous financés mais pleins d’idées nourries au système D. Films d’horreur, fantastiques, comédies potaches, parfois même érotiques, ils ont semblent-ils, nourrit l’enfance du petit Quentin qui jusqu’ici nous transformait ses références en grands films, en en gardant le genre, les bonnes idées, mais en en rejetant la vulgarité, l’amateurisme et, depuis peu, le sous-financement.
Reservoir dogs, premier coup de maître, s’appropriait le film de gangster, le révolutionnant au passage, en réduisant l’intrigue du braquage pour favoriser les confrontations de personnages hauts en couleurs. La furie qu’il résultait du film (et de ses plusieurs scènes devenues cultes telles le repas au fast-food ou l’horrible scène de torture du policier) le fit triompher sur la Croisette, pourtant projeté en section parallèle.
Dès Pulp fiction, son film suivant, il se retrouve en sélection officielle et remporte la Palme pour la forme encore une fois nouvelle et référencée de ce chef d’œuvre, dont tous les jeunes de moins de 30 ans connaissent plusieurs répliques par cœur. Des digressions de tueurs à gages sur les hamburgers, au personnage sado-maso de la Crampe, en passant par Harvey Keitel en nettoyeur, et par Uma Thurman en droguée sachant danser, ce film choral restera sans doute son plus connu, reconnu et le propulse au rang des quelques réalisateurs (avec Scorcese, Coppola…) qui comptent pour le grand public.
Avec Jackie Brown, il ose enchaîner à un succès mondial et phénomène de société, un film plus personnel, moins « commercial », ressortant Pam Grier, la star de la Blaxploitation des 70’s (le cinéma noir-américain, genre à part entière à cette époque) des tiroirs de l’oubli, comme il le fit avec Bruce Willis et John Travolta dans Pulp. Soignant toujours ses castings, il réunit de Niro, Samuel L. Jackson, Michael Keaton et Bridget Fonda dans cette histoire où Jackie, hôtesse de l’air noire, n’arrive pas à échapper au milieu mafieux d’où elle vient, ni à la police qui la pousse au vice. Encore une fois, la hargne de ses personnages, l’écriture des dialogues, une bande son aux petits oignons transforment une intrigue de petit polar en passionnant film de gangster. Et il offre pour la première fois le premier rôle à une femme, au caractère bien trempé.
Du caractère, ce n’est pas ce qu’il manque à la Beatrix Widow de Kill Bill, son film en deux parties sur la vengeance d’une tueuse à gage, jouée une nouvelle fois par l’incroyable Uma Thurman, qui tend à éliminer les responsables du massacre de ses proches la veille de son mariage par son ancien patron et amant. Hommage à deux cinémas (le film de sabre asiatique pour la Partie I ; le western pour la deuxième) extrêmement différents mais intelligemment entremêlés, Tarantino se délecte de disséminer comme toujours ses références, ce qui a tendance à taper sur les nerfs de ses détracteurs, tout en réjouissant ses fans. Des références qui traversent un spectre aussi large que François Truffaut (La Mariée était en noir), Sam Raimi (Evil Dead), les films de la Shaw Brothers, Sergio Leone (avec la musique d’Ennio Morricone) etc… Peut-être sont-ce ses films les moins impressionnants. Ils s’épuisent vite au bout de plusieurs visions, là où ses précédents prenaient de l’ampleur dans ce plaisir du ressassement. Restent tout de même des qualités techniques, visuelles, une structure de scénario incroyablement efficace, qui font passer ce gros bonbon trop sucré pour un dragibus.
Le nouveau succès de Kill Bill lui permet à nouveau de réfléchir à des projets personnels. Lui restent en tête un projet qui devient mythique à force de ne pas voir le jour, Inglorious Bastards, qui se situerait pendant la Seconde Guerre Mondiale, en France.
Pourtant, il décide de tourner d’abord en collaboration avec son ami de toujours Robert Rodriguez, une sorte de double en moins bon (Une nuit en enfer,Spy kids, Desperados, Sin city), un film totalement dans l’esprit Grindhouse. Deux parties, deux genres : l’opus de Rodriguez, Planet Terror, dans l’esprit films post-Apocalypse des années 70 (Mad Max, Les rats de Manhattan, New York 1997, Los Angeles 2013…) et celle de Tarantino, Deathproof, film de serial-killer des routes, joué par Kurt Russel (star des 70’s-80’s chez John Carpenter notamment) cascadeur dont la voiture est « étanche à la mort ».
Le délire ne s’arrête pas au scénario minimaliste, mais dans le tournage, le filmage même du film, qui a été dégradé volontairement (image vieillie, rayée, sautes de son etc…) pour retrouver les mêmes conditions que les films grindhouse de l’époque qui passaient jusqu’à usure totale. Tourné en Technicolor, il immerge le spectateur dans une expérience assez unique, entre vieillot et récent (image « à l’ancienne » mais décors et accessoires contemporains). Avec un budget total avoisinant les 100 millions de dollars, Tarantino et ses fidèles producteurs (les frères Weinstein) se sont pour la première fois trompé dans leurs ambitions. Le film (sorti en ticket avec le film de Rodriguez, pour une durée avoisinant les 300 minutes) a été un four, forçant un remontage et une future ressortie possible, ainsi qu’une stratégie différente (et apparemment réussie) pour le reste du monde (les films sortent séparément et remontés).
Moralement, un budget aussi gigantesque pour faire un film de série Z semble franchement antinomique...
Mais toujours est-il que Deathproof est un excellent mauvais film, totalement assumé, délirant, et superbement construit. Tarantino a l’ambition de recréer l’ambiance si particulière de ces films pleins de faux raccords, pleins de figures imposées (comme les charmantes actrices peu habillées, pour rameuter les adolescents vendeurs de pop-corn etc…).
Partant comme souvent d’un scénario très fin, il tisse néanmoins un réseaux de scènes élégantes malgré leur apparente vulgarité, en divisant le film en deux grosses parties, confrontant toutes deux le tueur-cascadeur à un trio de jeunes femmes qu’on dira gentiment « épanouies ».
La première partie est celle des victimes. Trois amies partent en virée chez l’une d’entre elles, et s’arrêtent en chemin dans l’un de leurs bars de prédilection pour flirter. L’alcool aidant, les langues se délient, et elles entament des numéros de charme à l’attention des hommes de la salle. Parmi eux, Kurt Russell, qui attend patiemment.
Dans un numéro de provocation, l’une des filles, légèrement éméchée entame une danse de charme, sublimement filmée par une caméra qu’on dira « freudienne », Tarantino nous prouvant une nouvelle fois que sa caméra est le prolongement de sa virilité. Sur une bande-son une nouvelle fois incroyable, il gagne son pari de nous intéresser à l’inintéressant : la débilité des dialogues est comme toujours une sorte de leitmotiv, pour prouver au spectateur qu’il peut tout lui faire gober. Et ça marche.
Jusqu’à ce que Russell décide de passer à l’action, et trucide les trois amies dans un accident de voiture extrêmement gore, filmé à plusieurs caméras (une pour chaque protagoniste, pour chaque mort). Le grand-guignol de la scène, comme dans tout film gore, supprime toute perversité à celle-ci (contrairement, une fois encore, par exemple au dernier film de Fincher, Zodiac).
C’est alors qu’on passe à une deuxième partie, bien plus réussie, à un deuxième trio de filles bien roulées (dont la sublime Rosario Dawson), qui elles, ne vont pas se laisser faire.
Une scène dans un restaurant, de dix minutes, filmée en plan séquence, laisse deviner la volonté Tarantino de faire son Reservoir Bitches, comme il en parlait depuis longtemps. La conversation tourne autour des voitures (deux des protagonistes étant elles aussi des cascadeuses de cinéma) et des hommes, mais le tout est passionnant, dans le genre inutile.
Plus drôle, cette partie va venger les premières victimes, en montrant une nouvelle fois que le réalisateur aime les femmes fortes, qui sont prêtes à s’imposer face à des hommes souvent finalement plus faibles.
Au volant de la fameuse voiture du film Point limite zéro (Vanishing Point, film culte de la série B des 70’s, où un homme doit traverser en quelques heures les Etats-Unis, au nez et à la barbe de la police de tous les Etats qu’il traverse), les filles sont attaquées par Russell et l’on craint un nouveau carnage. D’autant plus qu’une situation improbable place l’une des cascadeuses sur le capot de la voiture, lancée à plusieurs centaines de kilomètres/heure.
Mais, reprenant vite les rennes, les bitches décident de prendre en chasse le « méchant », qui va vraiment s’en prendre plein la gueule…
La délectation du spectateur, et de Tarantino (!), est alors à son comble.
La violence est extrême, la morale est inexistante. Mais on sort de la salle avec l’impression d’avoir vu une nouvelle fois que « QT » est un grand réalisateur (la course poursuite est tout simplement l’une des plus impressionnante de l’histoire du cinéma), qui a toute sa place une nouvelle fois dans la compétition officielle de Cannes, avec un vrai film de cinéphile (et élitiste, dans un certain sens).
Mais aussi un auteur à part entière que Libération, non sans cynisme, comparait cette semaine à Proust pour la littérature : cette belle et sans doute vaine recherche des sensations de leurs madeleines respectives.