

Hier, j’ai revu Titanic. Je sais, c’est malsain. On se jure qu’on ne le refera pas, que c’est la facilité.
J’ai même préparé du pop-corn au sucre roux caramélisé, que nous avons, mes colocataires et moi, mangé à pleines mains.
Je m’en voudrais presque si ça n’avait pas été aussi bon.
Oui c’est une grosse machine bien huilée, qui a coûté un pognon monstre mais n’a pas été la catastrophe qu’il représente à l’écran, bien au contraire.
Mais que voulez-vous, c’est d’une quasi perfection que le temps et le mal qu’il fait aux films à effets n’ont pas émoussé.
Et même s’il y a effectivement de grosses ficelles scénaristiques, elles sont largement rattrapées par des moments de grâce, qui semblent échapper au reste de la narration, tout en en renforçant son efficacité implacable.
J’ai, depuis mon premier visionnage du film, toujours été fasciné par ces quelques secondes à la fin du film, lors du naufrage, où nos deux héros s’accrochent au bastingage. Rose, lors d’un court moment de répit, balaye de son regard l’espace à la fois immense et intime où elle se trouve. Elle est dans les bras de Jack[1], l’amant idéal, mais le cadrage occulte complètement ce dernier. Sous ses pieds, des mètres pour une chute libre, et en dessous l’Enfer.
Elle voit, entre horreur et anesthésie, les derniers moments de vies inconnues et, en trois plans, semble considérer sa propre existence à la mesure de ceux qui l’entourent à cet instant. Elle vient de vivre des moments inégalables dans l’existence humaine, un amour fulgurant et la proximité de la mort, mais la femme à ses côtés semble lui hurler son droit à l’image, à la vie donc.
Elles se toisent, et il n’y a pas de réconfort dans leurs regards. Peut-être sont-elles même en concurrence, mais à cet instant précis elles sont égales : la riche et la prolo, la rousse et la blonde, la star et la figurante.
Passe aussi cette idée qu’elles « auraient pu se connaître », s’il n’y avait eu...
[1] D’ailleurs, j’en viens à penser que le « This is where we first met » est peut-être l’une des plus belles réplique du cinéma. Elle résume toute l’essence du genre mélodramatique (dont le genre « catastrophe » n’est finalement qu’une excroissance) où le lieu est disproportionnellement développé dans l’histoire, dans un mélange de nostalgie et de morbidité.
Avec Greenzone, le réalisateur britannique Paul Greengrass épuise un système esthétique et narratif qu’il, s’il ne l’a pas inventé, a néanmoins fixé pendant une bonne partie des années 2000 comme modèle cinématographique.
Le style nerveux qui le caractérise ; l’image granuleuse, sale, grouillante ; les recadrages, les panneaux filés, le montage rapide qu’on a connu dès 2002 avec son superbe Bloody Sunday, son téléfilm devenu Ours d’Or à Berlin non sans raison, puis retrouvé dans les deux suites de La Mémoire dans la peau et surtout dans Vol 93 sont ici aussi utilisés.
Le problème est que maintenant, tout ceci fatigue. D’abord parce qu’on en a goûté, pour ne pas dire bouffé pendant des années, au cinéma comme à la télévision (je pense à 24 heures chrono, surtout, série qui date de... 2001, soit un an avant Bloody Sunday). Ce style qui se veut plus « réaliste », qu’on peut rapprocher d’une esthétique journalistique, a infesté les fictions du grand et du petit écran à toute vitesse et, passée l’impression de nouveauté, lasse.
Mais tout ceci ne m’ennuierait pas outre mesure si Greengrass n’appliquait pas cette même formule, sans grande évolution, à son nouveau film.
Le problème est que contrairement à Vol 93, qui était peut-être le premier bon film à évoquer les attentats du 11 Septembre 2001 (en 2006), on est loin d’une reconstitution méthodique à vocation mélodramatique (tout aussi réussi que soit le film). L’esthétique nous amenait au plus proche des personnages, coincés dans l’avion détourné ou dans la tour de contrôle et autres centres de renseignements. Gros plans sur les visages paniqués, montage au cordeau pour un crescendo menant à un climax forcément tragique ; tout concourait alors à faire entrer le spectateur dans l’action.
C’était déjà ce qui avait impressionné dans Bloody Sunday, et Greengrass poussait là l’idée encore plus loin.
Vol 93 a été réalisé entre les deux Bourne (The Bourne Supremacy et The Bourne Ultimatum) qui sont depuis rentrés parmi les films d’action les plus réussis de ces dernières années. A la fuite du personnage principal dans ce monde devenu paranoïaque, son esthétique donnait le semblant de réalisme qui manquait jusqu’ici tellement aux autres films de genre. Depuis, James Bond s’est fait lifter (Casino royale) en suivant globalement les mêmes règles (image a priori moins tape à l’œil), les lissant malgré tout, prouvant la difficulté de la saga à se renouveler face à de nouveaux héros plus percutants.
Mais voilà : Green Zone n’est ni Vol 93, ni un Bourne.
Greengrass semble avoir été choisi pour créer un lien entre ses films précédents : allier le cinéma d’action le plus efficace du moment à une approche réaliste, historiquement documentée, et au propos « engagé ».
C’est cet engagement qui est loué un peu partout. Le film s’attaquerait « frontalement » à l’administration Bush. La belle affaire. Quand bien même il y aurait réellement un message politique fort, son impact serait bien limité...
Mais il faut vraiment avaler n’importe quoi pour croire qu’au delà d’un plan final entendu (des raffineries de pétrole ? En voilà une attaque courageuse !) et de une ou deux références au Président et à son gouvernement de ripoux, le film porte autre chose que sa simple nécessité de casser de la brique.
Car avant même de voir le film, on m’avait prévenu ! Le film « donne envie de jouer à Call of duty » !
Je me demande : alors que les scènes d’action sont relativement bien construites (et notamment une course poursuite assez épatante, genre de scènes dans lequel Greengrass est passé maître), pourquoi tenter d’insuffler un contenu politique ou moral d’autant plus biaisé qu’il n’est qu’en apparence courageux ?
Qu’y a-t-il de convaincant dans l’accusation faite par Matt Damon quant au personnage de Kinnear ? Que nous dit Greengrass sur ce personnage ? Le politicard métaphoriserait l’administration Bush, on s’en doute... Mais on ne sait finalement pas quoi en penser (1).
Heureusement, certaines agences ne sont pas aussi corrompues qu’on veut le croire (la CIA) ; certaines personnes font preuve de bonne volonté (Damon) ; les différents pouvoirs sont peut-être prêts à se remettre en question (le sourire de la journaliste devant le mail envoyé aux rédactions) ; et on pourra malgré tout s’appuyer sur quelques bons Irakiens (dont le seul représentant est gentiment appelé Freddy) quand on aura balayé devant sa porte.
Devant le simplisme d’un tel discours, il est dommage de constater que Greengrass y a en même temps sacrifié la cohérence d’un style qu’il portait pourtant depuis maintenant plusieurs films. Faire endosser à ce film les couleurs d’un certain réalisme qu’il a lui-même tenté de mettre en forme toutes ces dernières années est un contre-sens total qu’il a embrassé allègrement... Loin de rapprocher par son « système » le spectateur d’un héros hors du commun ou d’évènements fortement chargés émotionnellement (ses films précédents), il désamorce celui-ci en n’ayant rien à proposer en échange de la vacuité de son propos...
(1) A noter d’ailleurs : l’incapacité flagrante de Matt Damon d’insuffler de film en film les croyances de ses personnages. Il ne s’engage jamais à rien d’autre qu’à retrouver une certaine dignité (son identité dans les Bourne, sa crédibilité de soldat ici), perdue on ne sait trop pourquoi... Ses révoltes sont meurtrières mais petites, personnelles.
Couleurs acidulées, sang cuivré, salive sucrée ; ce film est tout sauf « amer ».
Tout ce qui est créé ici est précis, détaillé, palpable.
Un loubard de taxi accélère, un courant d’air passe, soulève une jupe, fait frissonner la passagère, durcir ses mamelons. Elle lâche un gémissement de plaisir. Les coutures de la robe ont craqué sous sa respiration terrifiée.
Tout est érotisé : les tissus s’envolent et dévoilent des sous-vêtements. On observe derrière des lunettes teintées, des gants de cuir crissent, une sueur coule. Les ronces arrachent les vêtements et ouvrent des plaies ; on s’y introduit.
On se coupe, on déchire, on plante, on imagine.
On invoque une esthétique passée : des dents du bonheur derrière des lèvres pulpeuses ; des moustaches qui râpent et des poils sombres ; des tueurs masqués de gialli.
Un fétichisme oublié refait surface : on arrache un doigt pour une montre en argent, on joue des notes sur un peigne rouge.
Et puis des déviances qui font se vider les salles : voyeurisme, jeux sadiques, baignoire d’urine ou de mouille et cadavre qui frémit pendant sa toilette finale.
Le fascinant film de Hélène Cattet et Bruno Forzani est sorti dans 3 salles, France.
Hypatie
Difficile aussi de résumer le film de manière à souligner tous les aspects qui en font son extraordinaire réussite.
Il faut réussir à parler de son personnage féminin fort, Hypatie, philosophe et astronome dans l’Alexandrie devenue province de l’Empire romain, chrétien depuis peu.
Evoquer la structure sociale de la ville, mille feuilles casse-gueule fait de classes sociales aux rapports rendus tendus par le foisonnement de religion dans ce carrefour de plusieurs mondes. Les intellectuels sont Païens et occupent les bancs d’une Bibliothèque structurellement séparée du reste de cité ; les masses sont, nous le découvrons pendant le film, en voie d’évangélisation foudroyante ; les juifs occupent une place hybride, à la fois intégrée à la société, importante au niveau politique, mais aussi à part dans la représentation de la ville.
En plus de cela il y a les esclaves, qui côtoient les puissants, tout en restant des sous-hommes à leurs yeux.
L’agitation religieuse, due à l’acceptation dans la ville du Christianisme, prend ses quartiers dans les ruelles, les marches des temples, les bancs de la Bibliothèque et dans l’Agora.
Alors qu’elle enseigne les théories, erronées, de l’astronomie (persuadée qu’elle est que des cercles parfaits régissent l’univers), Hypatie sent les tensions populaires s’emparer aussi de ses élèves, pourtant intellectuels et nantis. Des débats passionnés entre les Païens ouverts aux sciences humaines (dont le brun Oreste est la figure principale) et les Chrétiens tentés par l’obscurantisme des premières années de la jeune religion (le blond Synesius) sont habilement présidés par la jeune femme, dont le sexe n’est absolument pas une pierre d’achoppement. N’est-elle pas leur égal, leur demande-t-elle ? Affirmatif, bien sûr. Ils veulent tous être son égal car elle les domine tous par l’esprit.
Son jeune esclave, Davus, se rêve lui aussi plus proche de sa maîtresse que quiconque, l’intimité de leur relation (la nudité féminine devant un sous-homme n’est pas taboue) ne lui suffisant pas.
Davus
C’est par une malhabile conspiration d’un dignitaire païen que l’équilibre précaire est perturbé. Alors qu’ils se croyaient forts, le glaive à la main, ils voient leur expédition « punitive » et meurtrière à l’encontre des Chrétiens se solder par un renversement de situation aussi violent qu’inattendu. Ces derniers sont trop nombreux et désespérés pour supporter les assauts et humiliations d’un pouvoir qui leur est majoritairement hostile. Certains esclaves se joignent à eux, attirés par l’espoir d’une libération possible.
Grisés par les paroles d’habiles prêcheurs (notamment le malicieux Ammonius et le vieil évèque Theophilius) qui portent la parole d’un nouveau dieu proche des nécessiteux, tous deviennent une armée aux forces exponentielles qui se déversent en torrent jusqu’en bas de la Bibliothèque, maintenant assiégée, puis prise d’assaut, et ravagée, enfin.
Oreste
Un tiers à peine du film s’est alors déroulé et rien ne sera jamais prévisible.
L’étudiant Oreste est humilié en public par Hypatie qui lui refuse son amour. On l’imagine alors prompt à se retourner contre les Chrétiens que sa Dame défend. Mais il se montre brave, fidèle en amitié envers ses camarades de classe, et ravale sa fierté. Un personnage magnifique est né.
En parallèle, Davus l’esclave se révèle un aussi fin penseur que sa maîtresse. Elle remarque en lui cette capacité à mettre en question les règles édictées par les textes, religieux ou scientifiques, qu’il manque tant à ses élèves. Mais Hypatie est loin d’être une sainte, et sa dureté envers le jeune homme qui demeure sa propriété, le heurte. Un mot plein de mépris et voici l’esclave qui devient chrétien par réaction. Elle le libère de sa vie d’esclave, comprenant qu’il est arrivé à un point de rupture.
Les années passent. Les Chrétiens ont pris le pouvoir exécutif d’Alexandrie et organisent des escadrons meurtriers à l’encontre des minorités religieuses qui empêchent leur progression. Les juifs sont visés et tombent dans un engrenage de violence qui les place dans une position politique intenable, aboutissant à leur exclusion de la ville.
Cyrille
Les exactions continuent, menées par le jeune et belliqueux Cyrille, qui a remplacé feu Theophilius à la tête de l’Eglise dans la ville.
Hypatie, elle, continue à voir cet effondrement systémique global d’un œil à la fois halluciné, incrédule, et distrait. Elle a beau ponctuer ses journées d’interventions courageuses à l’assemblée, qui accepte de moins en moins l’ingérence d’une femme et philosophe dans ses affaires, ses pensées sont ailleurs. Hautes, très hautes.
Les vues depuis la Voie Lactée de notre système solaire fusionnent les pensées de l’astronome. Les cris des victimes résonnent dans le vide interstellaire.
Elle perd peu à peu son influence sur les élites mais garde dans son giron Oreste, le nouveau préfet d’un Empire romain en déliquescence, converti comme beaucoup au christianisme par carriérisme, ainsi que Synesius, évêque à Syrine.
Davus, qui s’est rallié au beau parleur Ammonius, pense toujours à elle mais fait tout pour l’éviter, conscient de son parcours contraire aux valeurs de son ancienne maîtresse. Il est le bras armé des Chrétiens, sanguinaire et sans pitié.
Peu à peu, Hypatie s’enferre dans sa recherche de réponse quant à la marche de l’univers et perd de vue des choses plus terre-à-terre, comme l’amour que continue à lui porter Oreste.
Très vite, tout s’enchaîne. Le préfet est menacé puis attaqué physiquement. Son rapport à sa Dame est jugé peu chrétien ; elle-même est accusée par Cyrille de sorcellerie.
Mais elle ne réagit pas. Elle assimile poliment les informations données par les soldats qui la protègent et se réfugie dans son autisme scientifique : celui de longs silences de concentration déchirés par des fulgurances intellectuelles.
Elle a répondu à l’une des nombreuses questions qu’elle se posait sur le Cosmos et va mourir en paix, exécutée passionnément Davus.

Impossible de parler du film sans en rappeler l’incroyable structure... C’est dans l’évolution exemplaire des personnages masculins du film que se construit sa grandeur.
La complicité entre Oreste et Hypatie, qui ne lui cache pas sa fine analyse politique, jugeant le préfet perdant dans son bras de fer avec Cyrille[1] basée sur un amour idéologiquement inenvisageable par la jeune femme, est d’une terrible efficacité dramatique. L’homme est absolument parfait : fin, bien éduqué, puissant, sensible et charmant, mais ne la possèdera jamais. Son parcours personnel est lui aussi époustouflant : courageux, opportuniste, fidèle, réaliste. Rarement personnage aura été aussi choyé...
Davus est tout aussi passionnant. Il porte un même amour à Hypatie, mais absolument interdit celui là. Il voit dans les évènements politiques qui secouent la ville autant une promesse de libération de sa condition d’esclave qu’un arrachement à sa maîtresse. Dans une autre réplique magnifique, Hypatie déclare à Synesius « You don’t question what you believe. You cannot... I must ». Or, Davus est lui aussi dans un questionnement perpétuel. Il doute sur tous les choix qu’il fait, et se rend compte souvent trop tard qu’il s’est trompé.
Hypatie, elle, est le seul personnage qui n’évolue pas. Elle ne se trompe jamais. Le regard consterné du spectateur quant à ses déclarations sur les esclaves est totalement anachronique ; mais c’est peut-être la seule prise de position qu’on puisse lui reprocher.
Lorsque Davus la recouvre finalement de ses bras avant de l’étouffer dans une étreinte finale, ils se comprennent sans mot dire. Elle sera passée totalement à côté de lui ; ce sont ses souvenirs à lui qui nous reviennent. Elle fixe l’ellipse qui si longtemps lui avait échappée.
Trois pages Word, c’est ce qu’il m’aura fallu pour parler de ce film... Et je n’ai absolument pas abordé l’esthétique du film ! Mes phrases sont longues et je m’y perds parfois. Mais ces trois pages m’ont semblé nécessaires pour souligner l’aspect le plus important du film selon moi : au devant de cette efficacité dramatique peu commune à de si grandes productions se profile une pensée politique normalement absolument absente de celles-ci.
Amenabar prend partie. Son idéal est une laïcité stricte, acceptant les cultes divers dans la vie privée mais leur refusant toute implication dans la vie politique de la Cité. En somme, une laïcité « à la française », quand celle-ci n’était pas remise en cause par les amalgames constants d’une partie de la classe politique du pays.
On peut questionner la laïcité, parce qu’on le doit. Mais les mots doivent être pesés, et les actions réfléchies, car les rapports de force s’inversent aisément. Un mot peut suffire.
La maturité d’écriture d’Amenabar et de Mateo Gil est confondante. Je suis persuadé que le film trouvera sa place tant dans la cinéphilie que dans les réflexions quant à la forme que nous voulons pour nos sociétés à venir. Wait and see...
[1] Superbe réplique « Oh Orestis... Cyril has already won » !
Avant de faire des classements, pas très belle mais pratique tradition de fin d’année, je dois rappeler qu’étant parti en Espagne de la mi-2008 à la mi-2009, j’ai vu en décalage certains films, en ai raté d’autres... Ceci expliquant la présence de films sortis en 2008 en France, mais que j’ai vus en 2009.
Dix films ressortent brillamment selon moi des 92 films vus cette année passée (chiffre en grande chute ! Ah, la vie erasmus...), éclairant un étrange équilibre entre classicisme et recherche formelle.
Ainsi les très rigoureux Un prophète (Jacques Audiard, France), Le ruban blanc (Das weisse Band, Michael Haneke, Autriche), Revolutionary road (Sam Mendes, Etats-Unis) et A propos d’Elly (Darbareye Elly, Asghar Farhadi, Iran) côtoient les étonnants Vincere (Marco Bellocchio, Italie), Les herbes folles (Alain Resnais, France), Irène (Alain Cavalier, France), Entre les murs (Laurent Cantet, France), Fish tank (Andrea Arnold, Grande Bretagne) ou encore Hunger (Steve McQueen, Etats-Unis).
Audiard m’a bouleversé à bien des niveaux. Cela faisait bien longtemps que je n’étais pas « rentré » totalement dans un film. Je veux dire : profiter pleinement des images, des sons, des musiques du film, sans rien analyser sur l’instant. Une immersion totale à faire pâlir les nouvelles technologies (mais j’y reviendrai), le réalisateur utilisant un langage cinématographique courant pour écrire de la poésie pure.
Ajouter à cela le courage de révéler des acteurs. Car Niels Arestrup est sans aucun doute le seul acteur connu du film et, tout aussi épatant soit-il, laisse toute leur place à des acteurs novices mais sensationnels. De nouveaux visages, de nouvelles voix (les interprètes semblent en partie choisis pour leurs timbres, renvoyant au cinéma populaire français où les seconds rôles, reconnaissables à leur voix, faisaient le spectacle) et pour cause : en voyant le film, ce qui m’a frappé particulièrement est l’évidence d’une sous-exploitation du talent d’acteurs ostracisés dans le cinéma français.
Comme Kechiche (dont La graine et le mulet trustait la première place de mon classement 2008), Audiard est l’un des grands artisans de l’émergence progressive d’acteurs d’origine maghrébine dans le cinéma national qui, par le succès de leurs films, fait prendre conscience de cette absurdité qui fait que des « minorités visibles » de la société française (formule vulgaire et faussement polie) deviennent des « minorités invisibles » dans notre cinéma.
Tahar Rahim ira loin, sans aucun doute (je dis cela après avoir vu Tahar l’étudiant, docufiction de Cyril Mennegun, dans lequel l’acteur fait déjà preuve du même naturel, des mêmes douceur et douleur mélangées, de la même justesse qui a fait de son Malik El Djebena le grand héros de l’année), mais j’espère que Adel Bencherif ou encore Reda Kateb ou Hichem Yacoubi trouveront d’autres rôles à la portée de leur talent.
Le ruban blanc était le film que j’attendais le plus de l’année. Immense admirateur de Haneke auquel j’ai consacré un mémoire pendant l’année 2008-2009, je constate la constance incroyable de ce réalisateur qui s’amuse à passer de genre en genre pour un discours dont la cohérence s’amplifie à chaque film.
La limite du Ruban blanc est sans doute tout ce qui a été dit sur lui, par Haneke et par les journalistes qui, en lui apposant des sens de lecture trop étroits en réduisent la portée.
Le réalisateur autrichien excelle généralement surtout dans les non-dits et les marges d’appréciations qu’il laisse au spectateur. Quand il pointe du doigt, il vulgarise son langage (comme dans le malencontreux cut passant de la conversation du pasteur avec son fils qu’il accuse de masturbation à un homme de dos jouissant à la fin d’un acte sexuel avec une personne dont on croit qu’elle n’est autre que l’enfant...). Heureusement ceci n’arrive que peu souvent.
Son film, à la plastique hallucinante, est une magnifique œuvre amère marquée par une direction d’acteurs comme toujours chez lui parfaite, en particulier dans le jeu des enfants.
Une Palme d’Or loin d’être volée.
Pourtant, Marco Bellocchio et Alain Resnais, tous deux aussi vieux de la vieille à Cannes l’auraient tout autant méritée... La jeunesse de leurs derniers films respectifs, décomplexés et baroques, enterre un grand nombre de leur soi-disant héritiers, bien loin d'une telle maîtrise et d'une telle inventivité.
Mais le Festival, comme le souligne justement Positif, passe outre les polémiques et accusations de favoritisme et copinage grâce à la qualité incroyable de ses sélections, toutes sections confondues.
Le fait est que dans mes dix films préférés cette année, huit ont été présentés sur la Croisette en 2008 ou 2009. Deux sont de grandes Palmes d’Or (j’avais écrit ici un assez mauvais article sur Entre les murs), un est très justement un Grand Prix (le Audiard), Resnais a reçu un ridicule Prix Exceptionnel (récompenser un exceptionnel réalisateur par un prix aussi insignifiant malgré son nom relève de la faute de goût vilainement bienveillante), l’un a partagé un Prix du Jury avec un très bon Park Chan Wook, Thirst (Fish tank, ou comment réinventer le film social britannique, en y injectant de la couleur et des types de plans jusqu’ici inutilisés dans ce cinéma là) ou encore une Caméra d’Or (récompensant le meilleur premier film de la sélection, pour l’impressionnant Hunger).
Irène, lui, est reparti comme Vincere bredouille de Cannes, où il était sélectionné à Un Certain Regard. Son film poursuit le travail autoportraitiste de son auteur à la mini-DV, qui tentait de comprendre comme sa première femme, morte trois décennies auparavant peut encore le hanter aujourd’hui. Comme Bellocchio, Cavalier aurait mérité un prix qu’on ne partage malheureusement pas.
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[Pour en finir avec Cannes, et en sortant de la liste de dix films précités, j’évoque les autres films sélectionnés cette année par le Festival et qui méritent d’être mentionnés selon moi : Two lovers le grand film romantique de James Gray (USA), le Pixar de l’année Up (Pete Docter et Bob Peterson, USA) et ses vingt premières minutes à chialer d’émotion, Drag me to Hell et Sam Raimi qui revient à ses racines, le film d’horreur bien crade et jouissif (USA), J’ai tué ma mère ou comment Xavier Dolan a énervé son monde avec sa merveille immature à seulement 21 ans (Québec), Thirst (Park Chan Wook, Corée du Sud), la charmante comédie Taking Woodstock d’Ang Lee qui mérite plus que l’accueil froid reçu à sa sortie (USA), L’enfer d’Henri Georges Clouzot (Serge Bromberg, France).]
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A propos d’Elly, ce magnifique et bouleversant film iranien, a lui remporté l’Ours d’Argent à Berlin. Loin des évènements internationaux desquels Téhéran occupait la première place cette année, le film aborde les rapports hommes/femmes dans une bande d’amis. Trentenaires des classes moyennes supérieures de la société iranienne, ceux-ci vont être mis à l’épreuve lorsque une jeune femme que l’une d’entre elle avait invitée à passer un séjour à la mer avec eux disparaisse sans laisser de traces. Est-elle morte ? S’est-elle enfuie ?
On retrouve bien évidemment la structure de L’Avventura d’Antonioni qui, dans les années 60, décrivait scandaleusement une classe privilégiée de sa société. Mais les constats sont différents dans le film de Farhadi.
Encore une fois, la direction d’acteurs est excellente, tout comme le filmage.
Enfin, Revolutionary road, dont j’ai déjà parlé ici, est de ces films qui vous remuent malgré vous. J’avais moyennement aimé American Beauty du même Mendes, et était passé totalement à côté de Road to Perdition. Son Jarhead m’avait par contre plus qu’emballé.
Mais je n’attendais pas grand chose de ce film, si ce n’est les retrouvailles de deux acteurs devenus immenses depuis leur révélation par Titanic il y a dix ans, et l’espoir d’entendre Nina Simone dans la BO comme dans le trailer.
Point de Nina Simone, mais de l’émotion qui n’a pas été partagée par beaucoup j’ai l’impression... J’ai entendu que le film était surfait, trop hollywoodien, trop sage...
A moi, il m’a parlé. Bien loin du fadasse Away we go, dans la veine de ÇA, dont je parlais il y a maintenant longtemps.
Autres films méritant d’être cités, pour le pied qu’ils m’ont fait prendre, en vrac : le premier film vraiment convainquant en 3D Avatar (James Cameron, USA) qui pèche malgré tout par son scénario banal et peu inventif ; Australia, le film allumé de Baz Luhrmann (Australie), et incendié par à peu près tout le monde, trop long mais franchement courageux ; District 9 (Neill Blomkamp, USA/NZ) et les efforts louables de faire du divertissement en changeant quelques règles (notamment dans la localisation spatiale et l’utilisation intelligente des effets spéciaux) ; Boy A (John Crowley, Grande Bretagne), sensible drame à la photographie originale, et révélant un jeune acteur très émouvant (Andrew Garfield) ; Gran Torino, nouveau grand Clint Eastwood, à la limite de tous ses clichés (USA) ; Welcome (France), film on ne peut plus politique de Philippe Lioret, qui confirme dans le même temps sa grande capacité à créer des thrillers sociaux émouvants ; Milk de Gus Van Sant (USA), parce que GVS qui fait du GVS même grand public, y a quand même des choses à garder ; The curious case of Benjamin Button, la fable de Fincher qui après avoir séduit une majorité souffre aux yeux de beaucoup d’avoir eu été trop attendu : ça se retourne contre lui, malgré sa beauté constante, ignorant les règles et codes des épopées hollywoodiennes ; In the loop (Armando Iannucci, Royaume Uni), excellente comédie sur le pouvoir et le langage de nos dirigeants ; Le concert (Radu Mihaileanu, France), l’autre grande comédie de l’année pour sa logique lubitschienne implacable ; Une affaire d’Etat (Eric Valette, France), thriller politique français extrêmement efficace porté par des acteurs crédibles et inspirés ; Mademoiselle Chambon (Stéphane Brizé, France), film qui a a priori que des défauts, mais en ressort un grand charme ; Persécution (France), ou comment Patrice Chéreau nous immerge dans l’angoisse d’une histoire d’amour noir pleine de colère ; Hadewijch (France), ou comment Bruno Dumont nous immerge dans l’histoire d’une angoisse pleine d’amour.
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Au menu des films de répertoire m’ayant le plus marqués cette année, je conseille vivement le classique de Jean Epstein La chute de la maison Usher (France, 1928) ; le western coloré de Fritz Lang Rancho Notorious (L’ange des maudits, 1952, USA, avec Marlene Dietrich) ; Victim (1961, Royaume Uni, avec Dirk Bogarde) le courageux et prenant film pour la dépénalisation de l’homosexualité de Basil Dearden ; le premier documentaire terrifiant de Fred Wiseman (Titicut follies, 1967, USA) ; la comédie dramatique de Robert Aldrich The killing of Sister George (Faut-il tuer Sister George ?, Royaume Uni, 1968) ; Scènes de chasses en Bavière (Jagdfzenen aus Niderbayern, 1969, RFA) de Peter Fleischmann, qui a grandement inspiré Haneke pour Le ruban blanc ; Nelly et Monsieur Arnaud (1995, France), le dernier et émouvant film de Claude Sautet.
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Cruel de finir sur les films qui m’ont le plus déçus ou énervés de l’année, mais normal qu’ils arrivent dernier, tout en méritant d’être cités à leur tour pour de bonnes raisons ou pas :
Les décevants Micmacs à tire larigots (Jean-Pierre Jeunet, France) et Inglourious basterds (Quentin Tarantino, USA) et Non ma fille tu n’iras pas danser (Christophe Honoré, France) (c’est assez drôle de citer ces trois réalisateurs dans une même phrase !) qui souffrent de la même incapacité de leur auteur à se renouveler.
Les ratés, car forcés (The wrestler, USA, où Aronovski se force à perdre son style pour le noyer dans la mode de la caméra épaule ; Changeling, USA où Clint se force dans l’émotion et le sujet pathos), car peu subtils (Slumdog millionnaire, Danny Boyle, Royaume Uni ; The reader, Stephen Daldry, Royaume Uni, qui malgré une première demi-heure très réussie s’enfonce dans de mauvais chemins ; Tetro, Francis F. Coppola, USA, perdu dans son sujet).
Enfin, les « insultables ». Avec Watchmen (USA), Zack Snyder a réussi à me refoutre les nerfs après son 300 aux allures fascistes. Il réitère l’expérience, en y ajoutant d’aussi belles valeurs que la misogynie et la glorification soi-disant ironique de barbares.
Final destination 4 (David R. Ellis, USA), vu en 3D, qui perd par ce même procédé tout ce qui avait fait la grande réussite de Destination finale 2, du même réalisateur. Là, il n’a aucune idée de ce que peut lui apporter une nouvelle technologie comme le relief. Loser.
Enfin le top du top revient à Brillante Mendoza pour son Kinatay (Philippines) tout simplement gerbant, mais non pas volontairement comme il voudrait l’être (par toutes ses scènes forcées de violence faussement choquantes) mais par toute la vulgarité et la pauvreté du discours qu’il véhicule. Le film était lui aussi sélectionné à Cannes cette année. Comme quoi...
***
Quatre pages pour ne parler qu’à peine de chacun de ces films... Même les plus mauvais méritent d’être vus (ne serait-ce que pour se défouler sur eux après).
Allez au cinéma ! Voyez des films ! Dans leur version originale ; qu’ils soient en couleurs ou en noir et blanc ; qu’ils soient américains ou turkmènes !
Quand on a la chance de vivre en France, et d’avoir accès jusque dans les plus petites villes à des films absolument invisibles jusque dans leur propre pays, il faut défendre cette spécificité !
En espérant que l’année qui vient soit aussi bonne, sinon meilleure que celle qui se termine !
Jolie idée en somme... si elle n'avait de résonance extrêmement évocatrice chez un cinéphile à outrance comme moi. Comment, en effet, ne pas penser à l'affiche du film M le Maudit (1931) de Fritz Lang, dans lequel un pédophile meurtrier est recherché par toute une ville et est reconnu, marqué à la craie d'un M sur l'épaule (qu'un mendiant lui appliquera en apposant sa main sur son manteau) ?
Question de graphisme, la main choisie est la gauche qui est celle (on vient de me le signaler) soupçonnée du pêché originel ("la main sinistre") par certains (quand, pour d'autres comme le personnage de Jouvet dans Quai des Orfèvres "c'est celle du cœur" !). Mais la lecture occidentale se faisant de gauche à droite, il était plus pratique, je pense, pour une question de dynamique de l'œil de choisir cette même main, alors que le mendiant dans le film écrit le M accusateur sur sa main droite !
Oui, je suis la nouvelle plaie des communicants, car je vois de mauvais symboles n'importe où. Mais, ça ne vous semble pas évident maintenant ?