Quel étrange film clôt l’immense carrière de John Huston ! Lui, grand maître du cinéma classique américain (Le Faucon Maltais en 1941, African Queen en 1952, The Misfits en 1961, l’Honneur des Prizzi en 1985…), termine sa vie et son œuvre dans l’émancipation la plus totale des règles hollywoodienne. En adaptant une nouvelle de James Joyce au titre prophétique (The Dead, extrait de The Dubliners ; Huston meurt l’année même de la sortie du film), il s’applique à décrire minutieusement un repas de fête dans la société bourgeoise de Dublin, dans l’Irlande de 1904. Une réussite esthétique (la reconstitution historique des décors, des lumières, des costumes et de la musique est sublime) sans réelle intrigue.
En effet, ce qui marque dès le début c’est le parti pris de Huston de nous montrer ces nombreux personnages (une vingtaine d’invités), sans préférence visible (sinon pour le couple Conroy, mais dans une deuxième partie) dans le but, atteint, d’être au plus près d’eux. Paradoxalement, c’est dans ce survol qu’on se sent proche, qu’on les comprend le mieux. Mais le plus impressionnant vient surtout l’ingénieux scénario qui permet en peu de temps de comprendre ces personnages et de la mise en scène magistrale de Huston qui passe avec facilité entre eux. Un sentiment de fluidité prend le spectateur, qui voit la caméra glisser dans de lents travellings d’un couple à l’autre, recueillir les répliques révélatrices de chacun, les regards partagés, les gestes dissimulés.
Je disais plus tôt « sans réelle intrigue » et pourtant on devine des histoires enfouies sous les glacis de la société : Gabriel Conroy semble bien connaître une femme qu’il devrait rencontrer pour la première fois ; la vieille Mrs. Mallins est dépitée par l’attitude de son fils alcoolique (dont tout le monde craint des débordements) ; un des invités est anglican, révélant le conflit ici étouffé qui ronge le pays (on est dix-sept ans avant la partition du pays)…
Ceci sonne comme une revanche de la part de Huston qui semble vouloir montrer qu’on peu raconter des histoires subtilement, sans passer par des codes préétablis (codes qu’il s’est efforcé de suivre dans ses années hollywoodiennes, avec le succès qu’on connaît).
Ce manque d’enjeu n’est pas dû au foisonnement de personnages (on se souvient de classiques avec la même caractéristique : le cultissime La Règle du jeu de Renoir, les films de Robert Altman, de M*A*S*H* en passant par Gosford Park…) mais plutôt à un parti pris formel, scénaristique et poétique de la part du réalisateur.
En supprimant toute destination des actions du film, il en ressort le même constat que Gabriel Conroy à la fin du film : la vie se dissout trop vite, comme la neige qui n’arrête pas de tomber sur l’Irlande. Il faudrait la vivre avec la même passion destructrice que l’amour d’enfance de sa femme, quitte à en mourir. Car, passé un certain âge, ou plutôt une certaine expérience de la vie, on étouffe ses sentiments et les dissout sous la grisaille d’une vie paisible.
Ce n’est pas sans rappeler cependant certains des grands films de Huston, emplis d’impuissance face à l’évolution du monde (The Misfits et ses stars en perdition devant un monde, celui des cowboys, qui disparaît devant leurs yeux…).
Cette fin, d’une dureté magnifique (les pensées de Conroy sur le futur nous sont projetées, anticipées : mort, mélancolie, futilité des mots et inaction) semble alors doublement plus forte qu’elle achève une œuvre essentielle de la mémoire du cinéma, dans la Beauté et la Tristesse.
Publié dans axelibre.org
21 septembre 2006
14 septembre 2006
Je vais bien, ne t'en fais pas
Ce titre, pris dans la lettre d’un jeune homme en fugue est paradoxal. D’abord parce qu’il paraît optimiste, et ça, au cinéma, c’est assez rare. Ensuite parce que le contexte du film lui-même permet de douter de cette affirmation/injonction.
Ce frère, majeur, cette Arlésienne dont on parle pendant tout le film, a fugué alors qu’il aurait pu tout simplement partir.
Parce que le « je » du titre a disparu, le « tu » a toutes les raisons de s’inquiéter, de s’en faire. Et d’autant plus que le « tu » est la sœur jumelle.
Dans sa gémellité fusionnelle, Lili se sent perdue. Elle vient de perdre sa moitié et s’enfonce dans la dépression, sous le regard abattu de son entourage.
Trouver l’équilibre dans une histoire aussi dramatique pour ne pas tomber ni dans le pathos, ni dans la complaisance est un défi difficile. Le thème de la gémellité est un poncif du cinéma, laissant libre cours à tous les clichés sortis tout droit de chez Delarue. Les quelques exceptions tiennent au choix du réalisateur pour sa distribution et à la complicité qui le lie à ses acteurs (Nicolas Cage génial chez le non moins génial Spike Jonze dans Adaptation…). C’est ce qui semble s’être passé entre Lioret (Tenue de soirée, Mademoiselle) et la soi disant « révélation » du film, Mélanie Laurent. Le couple Lioret/Laurent est responsable d’un des plus beaux personnages de l’année dans le cinéma français, fait de violence autodestructrice, d’amour fraternel déçu, de force têtue, de mélancolie à fleur de peau.
Le casting, en fait, étonne de par son courage. Le courage de mettre dans les rôles principaux des acteurs de la « génération montante » mais assez méconnus. On parle de « révélation » Laurent, mais elle nous avait déjà marqué ces dernières années dans des seconds rôles, voire des apparitions. Embrassez qui vous voudrez, Le dernier jour, et son impressionnante création (comment construire un personnage profond en 2 minutes chrono ?) dans De battre mon cœur s’est arrêté lui ont ouvert la voie vers un premier rôle en or. Sa Lili s’autodétruit devant nous, souffrant d’une absence insupportable, dont elle se sent coupable malgré elle puisqu’elle ne la comprend pas. Passant de simples questionnements à une anorexie profonde, de la dépression à un courage irrépressible dans la recherche, elle ne cesse de souffrir, dans le silence ou dans les pleurs.
Mais la réussite du film ne tient pas juste sur les épaules de son actrice principale.
Tout comme elle, Aïssa Maïga sillonne le cinéma français depuis quelques années et a marqué Lioret de par son talent (et nous aussi). Une apparition dans le sublime Caché, un petit rôle dans Les poupées russes, un rôle conséquent dans L’un reste l’autre part et les premiers rôles dans Bamako (présenté et primé au festival ParisCinéma) et un épisode de Paris je t’aime font de la jeune actrice l’un des plus grands espoirs du cinéma français, qui offre enfin des rôles intéressants à des acteurs d’origine étrangère.
Enfin, Kad Mérad (du duo Kad et Olivier) confirme la propension des comiques à pouvoir tenir des rôles sérieux, dramatiques, en faisant oublier les personnages qui les ont fait connaître. La construction de son personnage, bâtit sur une double révélation finale (malheureusement ratée) est très étonnante. Pour protéger sa fille trop fragile, il doit rendre évidente sa culpabilité dans la fugue de son fils. Au risque de la perdre elle aussi.
Cependant, malgré le drame que l’on observe au plus près de la vie des personnages, le film est rarement lourd ou déplacé. Il y a une place pour des sentiments « positifs » (amitié, amour…) amenés parfois peu subtilement (la relation entre Lili et Thomas est alambiquée ; la tentative d’évasion de l’hôpital peu crédible) mais relèvent d’erreurs de scénario finalement peu incidentes sur le déroulement d’un film qui hante le spectateur longtemps après la projection.
Publié sur axelibre.org
Ce frère, majeur, cette Arlésienne dont on parle pendant tout le film, a fugué alors qu’il aurait pu tout simplement partir.
Parce que le « je » du titre a disparu, le « tu » a toutes les raisons de s’inquiéter, de s’en faire. Et d’autant plus que le « tu » est la sœur jumelle.
Dans sa gémellité fusionnelle, Lili se sent perdue. Elle vient de perdre sa moitié et s’enfonce dans la dépression, sous le regard abattu de son entourage.
Trouver l’équilibre dans une histoire aussi dramatique pour ne pas tomber ni dans le pathos, ni dans la complaisance est un défi difficile. Le thème de la gémellité est un poncif du cinéma, laissant libre cours à tous les clichés sortis tout droit de chez Delarue. Les quelques exceptions tiennent au choix du réalisateur pour sa distribution et à la complicité qui le lie à ses acteurs (Nicolas Cage génial chez le non moins génial Spike Jonze dans Adaptation…). C’est ce qui semble s’être passé entre Lioret (Tenue de soirée, Mademoiselle) et la soi disant « révélation » du film, Mélanie Laurent. Le couple Lioret/Laurent est responsable d’un des plus beaux personnages de l’année dans le cinéma français, fait de violence autodestructrice, d’amour fraternel déçu, de force têtue, de mélancolie à fleur de peau.
Le casting, en fait, étonne de par son courage. Le courage de mettre dans les rôles principaux des acteurs de la « génération montante » mais assez méconnus. On parle de « révélation » Laurent, mais elle nous avait déjà marqué ces dernières années dans des seconds rôles, voire des apparitions. Embrassez qui vous voudrez, Le dernier jour, et son impressionnante création (comment construire un personnage profond en 2 minutes chrono ?) dans De battre mon cœur s’est arrêté lui ont ouvert la voie vers un premier rôle en or. Sa Lili s’autodétruit devant nous, souffrant d’une absence insupportable, dont elle se sent coupable malgré elle puisqu’elle ne la comprend pas. Passant de simples questionnements à une anorexie profonde, de la dépression à un courage irrépressible dans la recherche, elle ne cesse de souffrir, dans le silence ou dans les pleurs.
Mais la réussite du film ne tient pas juste sur les épaules de son actrice principale.
Tout comme elle, Aïssa Maïga sillonne le cinéma français depuis quelques années et a marqué Lioret de par son talent (et nous aussi). Une apparition dans le sublime Caché, un petit rôle dans Les poupées russes, un rôle conséquent dans L’un reste l’autre part et les premiers rôles dans Bamako (présenté et primé au festival ParisCinéma) et un épisode de Paris je t’aime font de la jeune actrice l’un des plus grands espoirs du cinéma français, qui offre enfin des rôles intéressants à des acteurs d’origine étrangère.
Enfin, Kad Mérad (du duo Kad et Olivier) confirme la propension des comiques à pouvoir tenir des rôles sérieux, dramatiques, en faisant oublier les personnages qui les ont fait connaître. La construction de son personnage, bâtit sur une double révélation finale (malheureusement ratée) est très étonnante. Pour protéger sa fille trop fragile, il doit rendre évidente sa culpabilité dans la fugue de son fils. Au risque de la perdre elle aussi.
Cependant, malgré le drame que l’on observe au plus près de la vie des personnages, le film est rarement lourd ou déplacé. Il y a une place pour des sentiments « positifs » (amitié, amour…) amenés parfois peu subtilement (la relation entre Lili et Thomas est alambiquée ; la tentative d’évasion de l’hôpital peu crédible) mais relèvent d’erreurs de scénario finalement peu incidentes sur le déroulement d’un film qui hante le spectateur longtemps après la projection.
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