25 juin 2006

Les yeux sans visage

Double (et triste) actualité pour le chef d’œuvre de Georges Franju, magnifique conte horrifique français sorti en 1959. L’Histoire veut qu’Alida Valli, immense star du cinéma italien et mondial (elle a tourné, entre autres, avec Hitchcock, Visconti, Reed, Bertolucci, Argento, Antonioni, Clément, Chabrol… Que ça !), et interprète principale du film meure le mois passé. Et ceci la même année où la première transplantation faciale (toile de fond de l’intrigue du film, 50 ans auparavant) a eu lieu.

Situant l’action dans la riche banlieue parisienne, Franju filme un chirurgien désespéré (Pierre Brasseur) par la situation de sa fille (Edith Scob, la plus belle voix du cinéma français), défigurée après un grave accident de voiture. Décidé à lui rendre son visage, il est prêt à faire tous les sacrifices, à dépasser toutes les limites morales et éthiques pour arriver à ses fins. Aidé par une assistante italienne (Alida Valli) partageant son manque de rattachement à la norme, il va séquestrer et retirer leur visage à de jeunes femmes pour les greffer sur les plaies de Christiane. Les cadavres se succèdent, les rejets des greffes aussi.

Le film a provoqué à l’époque de sa sortie un scandale sur la manière qu’a Franju de montrer frontalement des plaies ouvertes, la chair à vif, des morts lentes, violentes, injustifiées (il avait déjà créé une polémique en 1948 avec son magnifique documentaire sur les abattoirs, Le Sang des Bêtes). Cela en fait en quelque sorte à la fois le premier et le sommet du film d’horreur français, si l’on s’essaie à le classifier.
Pourtant, c’est la poésie et non l’horreur qui marque le plus lorsque l’on ressort de la projection. C’est à la fois la folie et l’amour d’un père pour sa fille, la peur et la haine d’une fille pour son père. C’est l’aveuglement d’un couple (Brasseur/Valli) face à la recherche, à la gloire.
Franju sait créer des images fortes, qui vous hantent par la beauté de leur violence. La silhouette de la Belle devenue Bête au milieu d’un vol de colombes ; le choc des textures entre le masque lisse et immaculé et le visage scarifié et sanglant de la douce Christiane ; la peur d’Alida Valli, transportant le corps d’une jeune femme dans des habits d’hommes. Franju alterne des scènes d’un expressionnisme poussé à l’extrême (le cimetière, le masque comme pureté de Christiane, le savant fou comme figure récurrente de l’esthétique expressionniste) à des morceaux de bravoure dans le réalisme le plus total (les opérations, la scène quasi-documentaire de l’explication du rejet des greffes). Il balade ainsi le spectateur dans un univers troublant, fait de voyeurisme et de romantisme, d’horreur et de beauté.

Ayant su s’entourer d’une équipe impressionnante dans la technique, l’écriture (Claude Sautet, aussi premier assistant, Boileau et Narcejac) et la musique (avec les envoûtantes mélodies de Maurice Jarre, encore dans sa période française), il réalise ici une œuvre marquante, mythique et inoubliable qui reste l’une des plus grandes réussites de cet auteur.
La France semble lui être plus reconnaissante pour son apport à la cinéphilie (par son action à la Cinémathèque, entre autres) que pour son œuvre, inégale mais marquée par de telles pépites. Il serait temps de rétablir l’équilibre…

Article publié dans www.axelibre.org/

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