14 septembre 2006

Je vais bien, ne t'en fais pas

Ce titre, pris dans la lettre d’un jeune homme en fugue est paradoxal. D’abord parce qu’il paraît optimiste, et ça, au cinéma, c’est assez rare. Ensuite parce que le contexte du film lui-même permet de douter de cette affirmation/injonction.
Ce frère, majeur, cette Arlésienne dont on parle pendant tout le film, a fugué alors qu’il aurait pu tout simplement partir.
Parce que le « je » du titre a disparu, le « tu » a toutes les raisons de s’inquiéter, de s’en faire. Et d’autant plus que le « tu » est la sœur jumelle.
Dans sa gémellité fusionnelle, Lili se sent perdue. Elle vient de perdre sa moitié et s’enfonce dans la dépression, sous le regard abattu de son entourage.

Trouver l’équilibre dans une histoire aussi dramatique pour ne pas tomber ni dans le pathos, ni dans la complaisance est un défi difficile. Le thème de la gémellité est un poncif du cinéma, laissant libre cours à tous les clichés sortis tout droit de chez Delarue. Les quelques exceptions tiennent au choix du réalisateur pour sa distribution et à la complicité qui le lie à ses acteurs (Nicolas Cage génial chez le non moins génial Spike Jonze dans Adaptation…). C’est ce qui semble s’être passé entre Lioret (Tenue de soirée, Mademoiselle) et la soi disant « révélation » du film, Mélanie Laurent. Le couple Lioret/Laurent est responsable d’un des plus beaux personnages de l’année dans le cinéma français, fait de violence autodestructrice, d’amour fraternel déçu, de force têtue, de mélancolie à fleur de peau.
Le casting, en fait, étonne de par son courage. Le courage de mettre dans les rôles principaux des acteurs de la « génération montante » mais assez méconnus. On parle de « révélation » Laurent, mais elle nous avait déjà marqué ces dernières années dans des seconds rôles, voire des apparitions. Embrassez qui vous voudrez, Le dernier jour, et son impressionnante création (comment construire un personnage profond en 2 minutes chrono ?) dans De battre mon cœur s’est arrêté lui ont ouvert la voie vers un premier rôle en or. Sa Lili s’autodétruit devant nous, souffrant d’une absence insupportable, dont elle se sent coupable malgré elle puisqu’elle ne la comprend pas. Passant de simples questionnements à une anorexie profonde, de la dépression à un courage irrépressible dans la recherche, elle ne cesse de souffrir, dans le silence ou dans les pleurs.
Mais la réussite du film ne tient pas juste sur les épaules de son actrice principale.
Tout comme elle, Aïssa Maïga sillonne le cinéma français depuis quelques années et a marqué Lioret de par son talent (et nous aussi). Une apparition dans le sublime Caché, un petit rôle dans Les poupées russes, un rôle conséquent dans L’un reste l’autre part et les premiers rôles dans Bamako (présenté et primé au festival ParisCinéma) et un épisode de Paris je t’aime font de la jeune actrice l’un des plus grands espoirs du cinéma français, qui offre enfin des rôles intéressants à des acteurs d’origine étrangère.
Enfin, Kad Mérad (du duo Kad et Olivier) confirme la propension des comiques à pouvoir tenir des rôles sérieux, dramatiques, en faisant oublier les personnages qui les ont fait connaître. La construction de son personnage, bâtit sur une double révélation finale (malheureusement ratée) est très étonnante. Pour protéger sa fille trop fragile, il doit rendre évidente sa culpabilité dans la fugue de son fils. Au risque de la perdre elle aussi.

Cependant, malgré le drame que l’on observe au plus près de la vie des personnages, le film est rarement lourd ou déplacé. Il y a une place pour des sentiments « positifs » (amitié, amour…) amenés parfois peu subtilement (la relation entre Lili et Thomas est alambiquée ; la tentative d’évasion de l’hôpital peu crédible) mais relèvent d’erreurs de scénario finalement peu incidentes sur le déroulement d’un film qui hante le spectateur longtemps après la projection.


Publié sur axelibre.org

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