On l’attendait ce film ! Un buzz incroyable le précédait avant le festival de Venise et l’a suivi depuis, notamment grâce aux prix qu’il a reçu : l’Osella de la Meilleure contribution technique pour Emmanuel Lubezki, déjà responsable de quelques-unes des plus belles photos de ces dernières années (chez Mann pour Ali ; Burton pour Sleepy Hollow ; Mallick pour le Nouveau Monde) ; ainsi que la Lanterne Magique décernée au réalisateur Alfonso Cuaron.
Londres 2027. Ce n’est pas la date des prochains Jeux Olympiques mais l’année de la mort du plus jeune humain ; ainsi que la capitale d’un pays tombé dans l’anarchie et le despotisme. Depuis 18 ans, l’Humanité n’a pas enfanté et est tombée dans un chaos mondial : The World has Collapsed titre l’une des émissions de la BBC devenue (?) chaîne conductrice de peur et de xénophobie.
Théo Faron (Clive Owen, de plus en plus judicieux dans ses choix d’acteur) est un petit fonctionnaire du Ministère de l’Energie, qui évite de peu un attentat dans un café bondé. Attentat attribué aux ennemis habituels du régime : islamistes, « Poissons »…
Devenu insensible à un monde qui a considérablement régressé depuis sa jeunesse, il confie sa lassitude à son ami Jasper (Michael Caine) qui vit reculé au milieu d’une forêt.
C’est à ce moment-là que sa compagne d’il y a 15 ans, Julian (Julianne Moore), ressurgit et rappelle à sa mémoire leurs années de militantisme. Elle lui demande de se procurer auprès d’un proche haut placé un laisser-passer rare pour une « Ref » (entendre Réfugié, ou encore clandestin) afin de la confier au Human Project, mythe né de l’espoir de tous les insoumis.
Adapté d’un roman de P.D. James, et doté d’un régime inspiré de l’inévitable 1984 de George Orwell, Children of men (« les enfants des hommes », traduction plus représentative du titre en VO) plonge dans les méandres les plus sombres de l’anticipation en plaçant l’action dans un futur relativement proche, dont quasiment toutes les données nous sont compréhensibles.
Le chaos intervient après que plusieurs maux destructeurs se sont développés consécutivement (sont évoqués une pandémie meurtrière de grippe en 2008 ; le retour de maladies éradiquées en Occident comme la peste ; l’Infertilité depuis 2009 ; l’avènement du terrorisme de masse et mondialisé dans les plus grandes villes du globe…), renvoyant directement au contexte international depuis une quinzaine d’années. Les images ultra réalistes, puisque ultra médiatisées, telles que les charniers de bovins (lors de la crise de la vache folle) ; les oiseaux morts flottants à la surface d’une eau noire (rappelant autant la grippe aviaire que les marées noires) ; les attentats terroristes ; les évacuations de squatts (comme un reflet de celles vues récemment en France) (…), témoignent du possible envenimement de la situation actuelle.
Cuaron nous fait découvrir un monde paradoxal, où la jeunesse disparaît sans raison apparente, mais où le « jeunisme » est cultivé par les media et le pouvoir. Des pancartes de publicités appellent au « paraître jeune » et au suicide des plus âgés (le programme Quietus rappelant évidemment le fabuleux Soylent green, de Richard Fleischer).
La recherche de la cause de l’infertilité n’est plus à l’ordre du jour : Théo lui-même dit que c’est trop tard, qu’avant même qu’elle apparaisse le monde était déjà gâché.
Pourtant, on (re)garde encore avec nostalgie les photos d’enfance de ceux qui sont maintenant devenus adultes, affirmant qu’un monde sans rires enfantins ne vaut pas la peine.
L’extérieur (soit le reste du monde) est, comme toujours au moment des grandes crises mondiales, réduit à des images de peur montées dans un générique d’émission populiste (« Only Britain soldiers on ») et à des milliers d’immigrés qu’on refoule, qu’on dénonce, qu’on parque , qu’on élimine.
Il est évident que ce n’est pas le premier film à utiliser la mémoire collective des images des génocides du XXième siècle pour nous rappeler que c’est encore possible. Que la montée des nationalismes entraîne des atrocités.
Cuaron n’a pas besoin de rendre ses images futuristes. Le camp de Bexhill renvoie aux villes martyres de Sarajevo, Bagdad, Varsovie ou Dresde. On y croise les mêmes personnages que dans les films historiques (les « kapos » sans âmes, les démunis devenus fous, les alpha profiteurs et les bêta écrasés). Ils changent juste de couleur de peau ou de langage.
Certains ont reproché au film une attaque féroce de l’Islam, qui est il est vrai montrée comme la seule religion qui ne s’est pas déformée dans le désordre ambiant (le christianisme semble s’être écroulé, puis « mixé » avec le bouddhisme ou encore la « culture zen ») et donc comme la seule identifiable et attaquable. Dans la polémique ou non, il est intéressant de remarquer que les attentats qui lui sont attribués ont en fait sans doute été fomentés par le régime lui-même pour préserver une peur qui lui est profitable. De même, dans la guérilla du camp de Bexhill, les musulmans semblent être la première communauté résistante face à l’armée de l’oppresseur (les images tournées à l’épaule rappellent la Palestine et l’Irak). Sur les murs, la belle idée de l’Insurrection (« the Uprising ») est traduite en arabe (d’ailleurs, comment ne pas penser à la guerre actuelle d’Irak dont on aperçoit des coupures de presse « de l’époque » chez Jasper).
Malgré tout le contenu du film (qu’on pourrait facilement développer encore plus profondément), ce qui marque au premier abord est la maestria de Cuaron, la fluidité de sa réalisation et la cohérence incroyable entre ce qu’il filme et sa manière de le faire. Cela faisait longtemps (à part Aja et son Hills have eyes au début de l’année) que la mise en scène était reléguée à un statut facultatif. Or, si on connaissait le potentiel du réalisateur mexicain (Y tu mama tambien, Harry Potter 3), il a fallu attendre ce film pour confirmer les espoirs qu’on plaçait dans sa jeunesse.
Les images intradiégétiques (soit à l’intérieur même du récit : télévisions, surveillance…) sont la plupart du temps d’une rigidité à toute épreuve (renvoyant au système de sécurité qui est mis en place depuis peu en Angleterre et qui fait qu’un londonien est filmé des centaines de fois en une journée). Figées en haut d’un poteau, elles filment les déplacements de ceux qui sont potentiellement une menace. Des écrans sont placés partout pour diffuser ces mêmes images en cas d’alerte.
Cuaron adopte le système inverse, dirigeant une caméra passe partout, en mouvement incessant et précis, au plus près des personnages et de l’action. Elle crée l’événement, dictant littéralement l’instant et l’espace des actes à accomplir : dans le champ de vision.
Des plans séquences « wellesiens » impressionnants ponctuent le film (dès le début avec la sensation terrifiante pour le spectateur d’avoir survécu lui-même à l’attentat du café), dont trois particulièrement marquants : le premier se déroule dans une voiture (qui roule…), avec cinq personnages à bord. Le plus éblouissant est de voir la chorégraphie des corps puisque l’environnement extérieur interagit avec les passagers. Chaque geste est millimétré pour être capté par la caméra qui ne manque rien. Le coup de feu tiré sur Julian foudroie le spectateur par sa soudaineté tandis que la cascade de la moto semble tellement dangereuse à tourner qu’on cherche le « truc » (le trucage invisible).
Le deuxième, le plus poétique, met en image l’accouchement de Kee dans un taudis du camp de Bexhill. La caméra fixe le décor puis s’approche des protagonistes dont la peur et la souffrance sont palpables. Puis on assiste en gros plan à l’extraction du bébé par Théo, dont le réalisme est à couper le souffle (grande question : est-ce un bébé totalement « numérique » ?).
Enfin, Cuaron se permet d’intégrer un plan-séquence plus déroutant encore, au milieu de la guérilla du camp, à travers les balles, les éclats de verres et d’obus, sur un espace titanesque en proie à l’Apocalypse. C’est caméra à l’épaule qu’on suit Théo, comme dans un reportage de guerre, pendant près de six minutes (!), éprouvantes de réalisme. Là encore, il est évident que des effets spéciaux prennent le relais dans les défaillances d’une telle mise en scène, mais ils sont invisibles ; tout juste logiques (des gouttes de sang sur l’objectif disparaissent ; on imagine une coupe…).
Mais Cuaron excelle surtout dans les images fortes. L’entrée du car dans le camp (comme substitution aux trains de la mort de la Seconde Guerre Mondiale) est à ce même titre poignante. Une sélection hasardeuse décide de la vie et de la mort de chacun. Si on sait que Miriam ne va pas survivre (Jasper parlait de « Faith and Chance » : Foi et Destin) c’est par la succession désespérante d’images encore une fois trop connues, mises bout à bout, telles les diapositives faites des camps de concentration (ici, c’est le long travelling du bus, dont la vitre dessine un cadre aux images violentes des exécutions).
De même, la descente des escaliers par Théo et Kee à la fin du film, à travers les réfugiés, les soldats et les insurgés prend une tournure lyrique extrêmement forte (on retrouve la même musique extradiégétique que lorsque Théo découvre la grossesse de Kee), qui explose au sens propre du mot lorsque le combat reprend de plus belle, après une trêve hélas irréaliste.
Le son joue d’ailleurs un rôle prépondérant dans le film puisque certains motifs reviennent sans cesse : de la voix métallique et hurlante des hauts parleurs aux sifflements des oreilles de Théo à chaque explosion ; des pleurs strictement narratifs (puisqu’ils cessent dès qu’ils ne servent plus l’action principale) aux chansons du XXième siècle, vestiges d’un temps révolu…
Au bout de ce cheminement implacable de la Foi (Théo) et du Destin (Kee), on se retrouve face à une fin étonnante (facile, pour certains) nous plongeant dans une abstraction absolument opposée au reste du film. Le bombardement du camp de Bexhill par l’armée nous est épargné, comme si l’Insurrection n’était pas l’intérêt du film. L’avenir de Kee va se développer dans le brouillard impénétrable, qui peut tout autant signifier le changement (on ne peut pas être surveillé dans une telle opacité ; on échappe ainsi à un régime destiné à disparaître par sa nature même) tout autant que la continuation de ce qu’on a vu jusqu’ici (on ne distingue pas le Bien et le Mal chez les différents personnages). Le nom du bateau, le Tomorrow laisse donc, avec beaucoup d’ironie, le spectateur face à l’incertitude de ce que sera « demain ».
En cela, le retour des rires d’enfants au moment où le titre réapparaît (au début du générique de fin) peut-être vu comme l’avenir, tout comme les derniers échos d’une civilisation bientôt éteinte.
Il semble évident, pour ma part, que Alfonso Cuaron vient de signer là un film majeur de ces dernières années, liant film de genre(s) hollywoodien et réflexion sur un monde en changement pour lesquels sa mise en scène implacable et une quasi perfection technique (lumières, effets spéciaux…) ont réveillé chez de nombreux cinéphiles des sensations rares depuis quelques décennies.
On peut regretter le manque de courage des distributeurs français qui n’ont pas su exploiter jusqu’ici (le film est sorti sur à peine une centaine de salles, dont une dizaine en VO) le potentiel de ce film déroutant et profond, mais dont le bouche-à-oreille semble s’emparer. Le déclin des entrées du cinéma depuis quelques années en France (et dans le monde) peut s’expliquer, en partie du moins, à ce malentendu qui veut que le spectateur n’est pas, pour les multiplexes, assez lucratif quand il est exigeant.
Publié dans www.axelibre.org