
L'idiot (Dostoïevski)
Mise en ligne par CdeRouville
Hier, j’ai revu Titanic. Je sais, c’est malsain. On se jure qu’on ne le refera pas, que c’est la facilité.
J’ai même préparé du pop-corn au sucre roux caramélisé, que nous avons, mes colocataires et moi, mangé à pleines mains.
Je m’en voudrais presque si ça n’avait pas été aussi bon.
Oui c’est une grosse machine bien huilée, qui a coûté un pognon monstre mais n’a pas été la catastrophe qu’il représente à l’écran, bien au contraire.
Mais que voulez-vous, c’est d’une quasi perfection que le temps et le mal qu’il fait aux films à effets n’ont pas émoussé.
Et même s’il y a effectivement de grosses ficelles scénaristiques, elles sont largement rattrapées par des moments de grâce, qui semblent échapper au reste de la narration, tout en en renforçant son efficacité implacable.
J’ai, depuis mon premier visionnage du film, toujours été fasciné par ces quelques secondes à la fin du film, lors du naufrage, où nos deux héros s’accrochent au bastingage. Rose, lors d’un court moment de répit, balaye de son regard l’espace à la fois immense et intime où elle se trouve. Elle est dans les bras de Jack[1], l’amant idéal, mais le cadrage occulte complètement ce dernier. Sous ses pieds, des mètres pour une chute libre, et en dessous l’Enfer.
Elle voit, entre horreur et anesthésie, les derniers moments de vies inconnues et, en trois plans, semble considérer sa propre existence à la mesure de ceux qui l’entourent à cet instant. Elle vient de vivre des moments inégalables dans l’existence humaine, un amour fulgurant et la proximité de la mort, mais la femme à ses côtés semble lui hurler son droit à l’image, à la vie donc.
Elles se toisent, et il n’y a pas de réconfort dans leurs regards. Peut-être sont-elles même en concurrence, mais à cet instant précis elles sont égales : la riche et la prolo, la rousse et la blonde, la star et la figurante.
Passe aussi cette idée qu’elles « auraient pu se connaître », s’il n’y avait eu...
[1] D’ailleurs, j’en viens à penser que le « This is where we first met » est peut-être l’une des plus belles réplique du cinéma. Elle résume toute l’essence du genre mélodramatique (dont le genre « catastrophe » n’est finalement qu’une excroissance) où le lieu est disproportionnellement développé dans l’histoire, dans un mélange de nostalgie et de morbidité.
Voilà des années maintenant (Dieu que ça fait mal de dire ça ! Des années...) que j’essaie d’écrire quelque chose de valable sur ce qui, finalement, m’intéresse le plus. La famille est un sujet personnel, et donc souvent tabou. On évite de s’y plonger pour ne pas gêner ses proches même si l’on sait que ses propres intentions sont bienveillantes.
Alors on « fictionnalise » car l’idée n’est pas de révéler quoi que ce soit mais d’écrire du « vrai », ce que l’on connaît et que l’on aime.
Ma source, c’est mon village, Vabre, perdu dans la montagne du Tarn. Je n’y suis pas né, n’y ai passé que de courts week-ends et vacances. J’ai finalement plus vécu en banlieue toulousaine et à Paris, mais je me sens terriblement vabrais. Je ne pense pas que les Vabrais me considèrent comme étant des leurs, tout juste peut-être comme un « déraciné » ; ils se trompent. Mes parents sont tous deux de là-bas, de milieux sociaux plutôt opposés, et mes quatre vieux grands-parents y vivent encore. « Grand-père » et « Grand-mère » côté paternel, les plus âgés (de 1915 et 1917), et « Papy » et « Mamie » du côté de ma mère, de dix ans plus jeunes.
Mes racines y sont donc encore, mais pas mon corps. Quatre longues racines auxquelles je tiens, toutes à la fois fortes et fragiles, toutes dissemblables et irrémédiablement liées. Les liens que j’ai avec elles varient, selon leurs caractères dans lesquels je me reconnais terriblement. Si mes frère et sœur ressemblent physiquement l’un à Papy avec des pointes de Grand-mère, l’autre à Mamie, on n’a, pour ce qui me concerne, jamais vraiment réussi à définir leurs gènes qui ont pris le dessus chez moi, si ce n’est ceux de Grand-Père pour ses oreilles et sa pilosité.
De lui, j’ai sans doute aussi pris le fort caractère et un certain égoïsme (de la tare d’avoir été enfant unique...) qu’il contrebalance pourtant souvent par une affection et une tendresse sans bornes pour sa famille, et une amitié sans faille pour ses proches. Sa vie a été intense, dense, éparpillée entre mille centres d’intérêts et engagements (le scoutisme, le protestantisme, le maquis de Vabre, l’agriculture, la montagne du Tarn et ses forêts, l’Europe) auxquels il se rattache encore malgré son grand âge. Il m’impressionne ; je n’ai pas l’impression d’avoir fait grand chose pour l’instant dans ma vie, sans pour autant me le reprocher, mais entrevois par la sienne ce qui est possible. On est assez proches ; on profite tous deux de son envie de maitriser parfaitement l’outil internet pour passer des moments ensemble, lors de courtes leçons fatigantes (car répétitives) mais extrêmement divertissantes. Il est comme un gamin devant un nouveau jouet et ne le lâchera que quand il l’aura totalement compris.
Sa femme depuis plus de soixante-dix ans, ma grand-mère est, elle, beaucoup plus distante ; une distance que l’on pourrait dire aristocratique, pour lui trouver une raison. Je ne crois pas avoir intéressé cette grande intellectuelle avant d’avoir appris à lire, et notre relation se résume à cette recherche, de ma part, à justement pouvoir éveiller son intérêt. Et c’est tout un travail, précisément parce qu’elle doit être la personne que je connais à s’intéresser le plus au monde qui l’entoure. Rien ne lui échappe, si ce n’est la technologie que s’accapare son mari. Dites lui un mot sur votre vie, tiens, que vous allez être intermittent ; ça n’a pas l’air de la passionner outre mesure. Mais bientôt, dans l’un de ses nombreux écrits sur la Résistance ou le protestantisme, elle fera sien le terme et en revisitera le concept, l’adaptera à sa vision passionnante de la vie (comme dans cet article, sur son trop court mais génial blog géré par mon cousin Tristan). Elle vous a écouté sans vous le montrer, et plus que cela, elle vous le rend sans vous l’avouer. Elle m’épate sans arrêt, elle nous épate tous. Elle écrit en permanence — et tellement bien... — ses réflexions sur les étapes les plus importantes de sa vie, et ce depuis toujours. Les placards de son immense maison, dont l’un a failli la tuer en se renversant, sont pleins de pépites à découvrir, rangées méthodiquement. Mais on les laisse là pour plus tard, un plus tard malheureux où l’on devra faire un tri.
Papy et Mamie sont des gens plus simples. Leur milieu social est plus populaire, de familles d’agriculteurs et d’artisans ou d’ouvriers. Ils ont fait peu d’études. Mamie raconte parfois que si elle n’avait pas été « que » seconde au certificat d’études elle aurait pu être institutrice. Après avoir travaillé, elle a été femme au foyer et mère aimante de deux filles. Et mère étouffante, sans doute, en raison de peurs irrépressibles et permanentes. Ne pas courir pour ne pas tomber, ne pas sortir pour ne pas être malade, ne pas conduire pour ne pas avoir d’accident. Son horizon se résume à la belle vallée du Gijou depuis qu’elle s’est cassé le col du fémur, mais n’allait pas bien au delà auparavant. Elle dit cependant avec malice avoir fait le tour du monde grâce à sa télé. Son monde cependant, comme pour Grand-mère, ce sont ses souvenirs. Un univers traditionnel, tourné vers sa communauté. La famille, bien que petite, semble immense. Tout le monde est cousin par chez nous, et même le cousin au troisième degré ou le colporteur du début du siècle ont le droit pour elle d’être mentionnés comme les plus extraordinaires des personnes le temps d’une anecdote. Comme Grand-père, elle pleure souvent en pensant à eux ; rien n’est feint. Si elle les raconte, c’est qu’ils ont compté.
Papy est plus secret, et parle peu, si ce n’est par onomatopées. Des « bop », des « hum », qui nous font rire quand ils ne nous exaspèrent pas. Des doigts tendus vers le pain pour qu’on lui en donne, des jurons occitans marmonnés (« macarel ! », « Diu me damne ! ») qu’on n’aurait pas compris si Mamie ne le reprenait pas (« Denis ! Et les gosses ? »). « Tombé des jupes de sa mère à celles de sa femme » selon l’expression familiale consacrée, entouré de femmes fortes, il semble qu’il n’ait pas décidé grand chose dans sa vie. Ça lui a pesé et lui pèse encore et il le fait comprendre à son entourage par son caractère bougon. Pourtant, dans ses éléments, son impeccable jardin, sa forêt entretenue comme nulle part ailleurs, son atelier, il est à sa place et se détend. Il aurait aimé nous transmettre à nous, ses petits-enfants mâles, son impressionnante ingéniosité, en vrai bricoleur deleuzien qu’il est : entre artisan et artiste, je l’ai toujours vu comme un MacGyver originel, capable entre autres de créer un téléphérique à bois pour les pentes escarpées de sa propriété avec un simple moteur de machine à laver.
Parfois il se révèle quand, dans des humeurs plus agréables qu’à l’accoutumée, il nous conte quelques histoires de sa jeunesse chez les louveteaux, de son travail à la centrale du barrage de Luzière, ou de ces juifs que sa famille, comme beaucoup d’autres du village, ont cachés chez eux, dans ce qui avait été lors d’autres persécutions un refuge du protestantisme. Avec toujours ce regret, cette amertume d’avoir été trop jeune pour entrer au Maquis.
Contrairement à Grand-père et Grand-mère, mes autres grands-parents n’écrivent pas. La tradition est orale et jusqu’à il y a peu, il était compliqué de les enregistrer tout en les gardant « au naturel ». Je le fais maintenant parfois avec mon téléphone, à leur insu souvent je l’avoue, pendant des conversations anodines ou quand Mamie, qui aime chanter, récite un cantique ou une chanson quasi paillarde. Ou quand Papy, qui doit avoir des choses à se faire pardonner, nous raconte ce qui s’est dit au Temple ce dimanche, lors du culte où il ne se rendait plus depuis des années.
J’enregistre Grand-père et Grand-mère aussi, superbes conteurs, qui peuvent nous faire rire aux larmes, surtout depuis qu’elle a décidé que c’en était assez, et qu’elle allait parler de sujets jusqu’ici interdits. Et voilà que se racontent la contraception hasardeuse (quelques enfants dits « Ogino », d’après la méthode, parmi les six), les conceptions d’enfants dans le sable et autres histoires qu’on est heureux d’apprendre tard.
D’autres, plus émouvantes, se voient développées quand on n’en connaissait que des détails et révèlent des vies qui, si elles ont été confortables, ont aussi été parfois très dures.
Alors voilà. J’ai envie d’écrire non pas sur eux mais avec eux, avec ce qu’ils m’ont laissé et me transmettent encore à chaque fois que je les vois. Sur des vies difficiles, des moments joyeux, sur la guerre et la Libération qui occupent une part immense de leurs témoignages, sur la ruralité, sur leurs voyages ou leurs proches, en occitan et en français.
Mais ce n’est pas simple. Que penseraient-ils de ça ? Combien de fois j’ai voulu leur faire lire pour avoir leur consentement des textes et morceaux de scénario que j’ai écrits mais ai renoncé en ayant peur qu’ils ne comprennent pas. « Mais ce n’est pas ce qui s’est passé », « Tu mélanges tout », « Tu pourrais nous demander avant d’écrire de telles choses ».
Le présent texte est déjà à la limite de ce que je me permets d’écrire... Dure la vie de famille.