En une semaine, j'ai eu l'occasion de voir deux films, remakes eux-même de deux adaptations de livres connus et reconnus.
Ces deux films sont Human Desire de Fritz Lang (présenté dans le cadre la la Carte Blanche donnée à Almodovar) et Sorcerer (aka Le Convoi de la Peur pour la rétrospective William Friedkin).
Pourquoi sont-ce des remakes et non des adaptations ? Tout simplement parce qu'ils sont tous deux plus fidèles aux mythiques films tournés par Renoir (La bête humaine) et Clouzot (Le salaire de la peur) qu'aux livres dont ces derniers s'étaient eux-même inspirés (de Zola et Arnaud) sans en être l'adaptation fidèle.
Ainsi, Renoir, en 1938, avait "actualisé" le livre de Zola en développant l'histoire dans les chemins de fer d'avant guerre, ce que va reprendre, en 1954, Fritz Lang.
De son côté, Friedkin affiche clairement sa volonté de faire un remake du chef d'œuvre de Clouzot de 1952 en lui dédiant son film en 1977.
Là où diffèrent ces deux remakes, c'est dans leur réussite face à l'objectif quasi illusoire d'arriver au niveau de ces illustres films français. En effet, il est assez amusant de remarquer que là où le grand Fritz Lang échoue, Friedkin relève le défi avec brio. Le maître allemand semble s'être satisfait d'une vision conventionnelle, à mi chemin entre un film noir classique et un mélodrame. Le ton diffère de celui de Renoir ; il est moins social (Renoir, malgré son éloignement du livre de Zola a gardé la pression d'un monde ferroviaire sur le personnage de Lantier), moins sexuel (Jeff perd les pulsions de mort de Lantier), plus positif (Jeff se libère de la Femme Fatale qui sera tuée par son mari et ira au bal avec la jeune fille qui n'ose lui dire qu'elle l'aime) ; bref, moins cruel. Cette seconde adaptation du maître français par le maître allemand (après La rue rouge, remake de la Chienne) semble à nouveau vaine et sans intérêt.
C'est là que la comparaison avec Sorcerers me semble intéressante :
Fait dans une optique de quasi hommage à Clouzot et au sommet de sa carrière (Le salaire de la Peur a été Grand Prix à Cannes ainsi que prix d'interprétation pour Vanel, mais aussi Ours d'or etc...), je craignais en allant voir le film d'assister à un remake plat, repiquant à l'identique les grandes scènes de suspense de l'original et perdant la grande force critique de la vision d'un pays d'Amérique du Sud, militaire et contrôlée à distance par les Etats-Unis qui transparaissait du classique de Clouzot.
C'était sans compter sur la période mouvementée durant laquelle le film a été tourné (la fin des années 70 en plein le Nouvel Hollywood et la remise en question de la place des USA dans le monde : il sort deux ans avant Apocalypse Now). L'échec du film (qui préfigure celui encore plus flagrant de Heaven's Gate trois ans plus tard) a donné une terrible réputation à ce film, lui aussi entre deux genres : le film d'aventure et le film politique.
Friedkin a, dans une première partie développé "l'ambiance" d'un pays sous une dictature corrompue que Clouzot laissait juste deviner. Les 4 "héros", dont les origines sont nettement plus développées que dans le film français (un riche banquier français en fuite, un braqueur gringo, un poseur de bombe palestinien et un allemand mystérieux), vont tout faire pour s'enfuir de ce village où ils pensaient trouver la protection de l'anonymat. Les caisses de dynamite qu'ils transportent dans leurs camions prennent une dimension politique évidente : elles sont à la fois leur mort probable mais aussi l'épée de Damoklès sur la tête des dirigeants du pays (et du gouvernement américain) comme en atteste la rebellion de la population du village lors de l'explosion du puit de pétrole.
Au delà de cette "politisation" du propos du film, le film est une réussite exemplaire dans l'installation du suspense, tout comme Le salaire de la peur l'avait été en son temps. Le principe est le même (les caisses peuvent exploser à tout choc : il est du devoir des "héros" de conduire le mieux possible sur des routes dignes des pires cauchemars de tout conducteur) et les situations sensiblement pareilles : routes escarpées, ponts de bois pourris, etc...
Là où Friedkin impressionne c'est dans son incroyable habilité à ne pas prendre les connaisseurs de l'original pour des imbéciles : il fait directement référence aux morceaux d'anthologie du Salaire (le pont de bois en "tournant", l'arbre en travers de la route remplace le rocher, l'explosion du deuxième camion, la jambe écrasée par le camion) sans les imiter : elles étaient parfaites ; les refaire ne serait que plagiat décevant. Ainsi, il "troque" l'efficacité de ces nombreux segments contre une scène d'une efficacité diabolique au milieu du film : le passage du pont de cordes. Celle-ci, extrêmement éprouvante pour le spectateur, dure environ 15 minutes où toutes les lois du suspense (très gros plans, plans extrêmement larges, focalisations multiples, axes variables, montage au millimètre, etc...) sont transcendées pour obtenir un morceau de bravoure impressionant.
Malgré la force de cette scène, le reste du film fonctionne extrêmement bien, jusqu'à arriver à une fin quasi fantastique, dans un décor lunaire et magnifique, quasi abstrait remettant en question tout ce que l'on vient de voir : tous ces risques pris pour une récompense misérable et sans doute inutile. La folie par l'abstraction, c'est ce que Friedkin a voulu imposer face à la fin improbable mais belle du Salaire de la Peur.
Ainsi, un remake fait "par admiration" pour le film original ne peut être bon que s'il est motivé par une vision différente du monde ; une vision personnelle référencée, certes, mais elle-même originale.
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