26 juillet 2008

Jeudi noir

La jeune serveuse portait sur sa poitrine un tee-shirt sombre barré d'un "Jeudi Noir", comme tracé à la craie sur un tableau de classe. Elle, ainsi que ses collègues, se faufilaient entre les tables et les chaises dépareillées.
Dans le bar résonnait un disque de Bossa Nova ; les gens balançaient imperceptiblement leur tête en rythme et les cocktails sucrés, bleus, rouges ou verts s'aspiraient à toute vitesse. Des tableaux incertains avaient été accrochés aux murs et, malgré un amateurisme évident, atténuaient les lieux de leur prétention des quartiers Est.
L'Happy Hour battait son plein mais les gens étaient juste faits. Les sourires cachaient mal l'impatience d'être déjà quelques heures après, quelque part ailleurs, sans les attitudes.
Les lumières tamisées gommaient les contours ; les flammes fragiles des bougies colorées décidant d'elles-mêmes si les ombres valoriseraient tel profil, tel regard, telles formes.
Le bal se jouait entre fumeurs et non fumeurs, et les volutes grises caressaient les joues de ceux qui osaient braver la chaleur de la rue.
Les autres, qui se pliaient à la pression du tout-secure, profitaient de l'air climatisé, perdant au change la commodité d'une cigarette, objet du désir.
-J'ai envie d'un joint, pas toi ?
-Demande à Jeudi Noir. Je l'ai vue plusieurs fois en refiler à des gars.
Boulou leva la main pour appeler l'étudiante.
-J'vous sers quoi ?
-T'aurais pas un joint, par hasard ?
-J'ai l'air d'une dealeuse, par hasard ?
-Oula, mauvais jour je vois.
-C'est la dépression. J'te ramène ça. Vous voulez rien boire ?
Ils déclinèrent la proposition. Jeudi Noir partit dans un coup de vent et oublia la commande. Boulou et le Lard en profitèrent pour lever les voiles.

14 juillet 2008

Superbe programme pour le Festival de la Villette, consacré aux "Etoiles" du cinéma.
Et du beau monde sur l'écran géant de cette salle à ciel ouvert : l'ouverture testera la cinéphilie des Parisiens avec la projection de Loulou de Pabst, en cinéconcert (puisque film muet !), puis suivront pendant près d'un mois Toshiro Mifune (Rashomon), Sharon Stone (Basic instinct), de Niro (Casino), Gable/Monroe/Clift (Misfits), Delon (Plein Soleil), Bardot (Et Dieu créa la femme...)...
Hafsia Herzi prête ses traits à la Femme Fatale, créature cinématographique s'il en est. Elle est cernée par l'ombre d'un homme sur le mur et les regards des Franciliens dans le métro. Elle s'affiche dans tous les couloirs, portant fièrement l'héritage de plusieurs décennies de cinéma sur ses épaules.

Buscando un piso

-Tu crois que ça va être facile ? demanda-t-elle, pessimiste.
Boulou se retourna vers la ville, qui s'étendait derrière lui.
-Il y a des chances que non. Mais je ne suis pas là pour que ce soit facile.
-Oui, ben fais pas le malin. Achète-toi un dictionnaire et au boulot.

Il faisait chaud, son t-shirt lui collait et il n'avait plus de chewing-gums. Ça n'allait pas être facile, non ; mais en plus il n'avait plus de chewing-gums.


26 juin 2008

Speed Racer - GO !


Déjà un bide mondial avant d’atteindre les salles françaises, le blockbuster des frères Wachowski était précédé d’une réputation qui sentait le souffre. Une bande-annonce ratée, des résultats aux Etats-Unis parmi les plus catastrophiques de ces dernières années, et s’en était fait de la carrière du film ; ainsi que des critiques qui s’abattent désormais sans scrupule sur une cible facile.
Pourtant, c’est une évidence, Speed racer est d’ores et déjà une œuvre majeure du cinéma du « tout numérique ». Car il réfléchit sur son statut d’expérimentation, et travaille pour une évolution des codes cinématographiques ; cinéma qui évolue à tâtons dans les nouvelles technologies, dangereuses car omnipotentes.
300 ou Beowulf en sont des exemples récents : le numérique est parfois responsable d’un appauvrissement de la pensée dans la création de films, où l’intérêt commercial appuie sur un effet pas si spécial que ça. Les fonds bleus et verts dans lesquels on doit imaginer un espace complet, cohérent et interagir avec lui sont les récifs d’un cinéma peu pertinent.
Dans ces tumultes menaçant de faillite un siècle de recherche dans la construction d’un langage artistique s’adaptant aux diverses trouvailles passagères (la 3D, longtemps gadget des majors) ou de fond (le parlant, le Cinemascope, la couleur etc…), Speed racer marque une nouvelle étape.
Refusant d’avoir à choisir entre un cinéma classique éprouvé (plusieurs citations, telles que le portrait d’Edward G.Robinson dans un arrière plan) et des propositions audacieuses que le numérique offre à ceux qui savent déchiffrer son intérêt profond (et les Wachowski en sont), le film oscille entre Histoire et clairvoyance, que la structure même du film et de certaines scènes théorisent en permanence.
Sublime course « avec » le Passé (et non pas « contre ») que celle qu’entreprend Speed Racer, le héros du film éponyme. Parti sur les traces d’un frère héroïque disparu tragiquement lors d’une course automobile d’une extrême violence, le jeune Speed n’a pour ambition que de coller aux basques de l’image fantomatique de Rex.

C’est ainsi qu’il se retrouve, dès les premières minutes, confronté au record de ce dernier, refusant d’effacer des registres le temps jusqu’ici inégalé de celui qu’il adule encore.
Extrêmement émouvante, cette course contre la montre, contre la mort, mêle les temps imbriqués les uns dans les autres par la beauté du montage. L’Espace du circuit devient le Temps lui-même ; les Wachowski rencontrent Stephen Hawking.
Les flashbacks, qui n’en sont pas vraiment, tellement le récit premier est difficilement « localisable », sont pourtant extrêmement clairs et d’une habileté époustouflante.
De même, les réalisateurs essaient de pousser à de nouvelles extrémités les codes du montage depuis longtemps établis. Les volets des années 40, repris dans les années 70 (notamment par George Lucas, dont l’influence est assumée ici, notamment pour son « indépendance » revendiquée vis-à-vis des studios) sont transformés en gros plans kaléidoscopiques et transitoires sur les personnages, facilités par un détourage à l’ordinateur. Points de vue multiples, nouveaux split-screens, champs et contre-champs en collision dans un même plan.

C’est d’ailleurs à ces mêmes champs contre-champs « classiques » qu’ils s’attaqueront plus tard, sous une autre forme. Lors de la mortelle course dans les montagnes de Casa Cristo, trois de nos héros (Emile Hirsch, Christina Ricci et Matthew Fox), chacun au volant d’une voiture différente parlent stratégie. La caméra virevolte, passant d’un cockpit à l’autre, respectant l’une des fameuses règles cinématographiques, en l’occurrence celle des 180° (pour que les regards des membres d’un dialogue semblent s’échanger, il faut que la caméra reste du même côté d’une ligne imaginaire tracée entre eux ; pour les footeux, la règle est la même lorsqu’un match est filmé : les caméras ne sont placées que d’un coté du terrain pour ne pas troubler la perception). Pourtant, la route qu’ils suivent est pleine de tournants en épingle qui compliquent le « montage en direct » (les réalisateurs se refusant de simplement couper) que les translations numériques de la caméra permettent (par des panoramiques filés, ou des travellings transperçant les surfaces). Celle-ci change alors continuellement de place et d’angles de prise de vue, dynamisant ainsi considérablement l’enjeu de la scène.

La virtuosité d’une caméra qui peut tout n’est cependant pas une fin en soi, et les deux frères à ses manettes savent jouer habilement de ces possibilités. Ils n’en oublient pas néanmoins un montage cut (parfois extrêmement rapide mais le plus souvent limpide) qui trouve son paroxysme avec la victoire finale de Speed, sous les regards éberlués de ses proches et admirateurs (les étonnants choix de Susan Sarandon et John Goodman se retrouvent justifiés par leur recul très inspiré). Les derniers mètres de la course défilent, le bitume s’anime d’hommages à la rotoscopie et au dessin animé « image par image », ancêtres directs d’une technologie trop souvent émancipatrice vis-à-vis de son histoire.
Et une nouvelle fois Andy et Lana Wachowski fomentent une jouissance numérique et binaire (malgré tout, le film entretient ironiquement des stéréotypes tels que les « méchants » et les « héros »), comme ils l’avaient essayés dans Matrix Reloaded (et la scène de gâteau masturbatoire). Seulement, cette fois, l’explosion ne créé non pas de la vulgarité mais plutôt un plaisir immense, né d’une foi totale en un cinéma du présent.

15 juin 2008

Test

I feel spied
googled and listed.
Lost in black,
marked with colors,
approached by shades
when i get the blues.

14 juin 2008

Destruction de la Maison Cairn



Abby Cairn vient de donner naissance à la petite Lily, et le couple qu’elle forme avec Brad est éclatant de bonheur.
Joshua, leur fils aîné, joue pendant ce temps la Marche funèbre sur la mort d’un héros de Beethoven (Sonate pour piano n° 12 en la bémol majeur, opus 26).
L’enfant de neuf ans remet en question sa place dans la famille à l’arrivée de sa sœur. Jaloux des attentions qui, lui semble-t-il ne lui sont plus portées mais plutôt à elle, il glisse peu à peu dans un sadisme lentement distillé, lors des premières semaines de la vie à quatre.
Lily peine à dormir, et sa mère se sent très rapidement rejetée. La dépression postnatale s’empare d’elle, et Brad doit se charger des tâches domestiques, alors même qu’il occupe une place importante dans l’une des tours financières de la ville.
Les cris omniprésents du bébé font vaciller l’équilibre du couple qui refuse une aide extérieure, nounou ou belle-mère.
Joshua répète tranquillement sa sonate pour la fête de l’école.
Pourtant, après les solos catastrophiques de ses camarades de classe en chant ou trompette, il saborde sa propre participation au spectacle en préférant à Ludwig Van une comptine chantée à sa sœur, plus tôt. Il s’applique consciencieusement à placer des fausses notes, sous les regards interrogateurs de ses parents et de son oncle. La chansonnette se transforme peu à peu en composition dissonante étonnamment construite ; bien trop mûre néanmoins pour un enfant si jeune. Joshua s’effondre, épuisé.
Scène épatante, aussi bien écrite que réalisée, elle marque la personnalité manipulatrice du garçon qui, bientôt, passera à la destruction minutieuse de ses proches. Persuadé qu’il n’est pas aimé par eux « car ils n’en sont pas obligés », sa vengeance sera de faire qu’ils soient eux-mêmes incapables d’être aimés (révélation finale, dans les glaçantes paroles chantées à son oncle).
La construction de son piège est terrifiante de précision, jouant à la fois sur les réactions prévisibles de ses proches que sur celle d’une société qui considère les enfants comme purs.
Tous les indices qui prouvent la personnalité déviante de Joshua se retournent contre Brad (les dessins ; la vidéo ; les coups qu’il s’inflige), le seul à percevoir les motivations cruelles de sa progéniture.
On touche alors à la structure même de l’intrigue, d’inspiration religieuse (Josué portant la parole de Dieu après la mort de Moïse ; Livre de Josué).
Hazel, la grand-mère de Joshua avait prévenu : l’appartement des Cairn n’est pas une Maison, au sens biblique du terme. Ceux-ci n’ont pas vocation à fonder une famille solide, car leur fondation est fragile. Aucun futur à leur bonheur.
Joshua, provoquant son père, lui demande de regarder la maison en cubes de bois qu’il a construite. Avant de retirer celui qui tenait les autres debout.

10 juin 2008

Gros-Câlin {Gary-Ajar}

J'avais une envie terrible d'être remarqué par le professeur Tsourès, comme si j'étais un massacre, moi aussi, un crime contre l'humanité. Je rêvais qu'il m'invitait chez lui, on devenait amis, et après le dessert, il me parlait de toutes les autres horreurs qu'il avait connues, pour que je me sente moins seul.
La démocratie peut être d'un grand secours.
[...] Les savants soviétiques croient d'ailleurs que l'humanité existe et qu'elle nous envoie des messages radios à travers le cosmos.

04 juin 2008

Trompe-l'œil


Superbe affiche pour le superbe film quarantenaire de Roy Andersson.
Elle révèle ce que le film est, en cachant ce qui est peu vendeur.
Les deux amants dans la brume n'ont pas encore 14 ans, mais ils font comme s'ils en avaient 20.
L'affiche aussi.

02 juin 2008

Ce que l'on montre {ou pas}

Le cinéma est un art cruel. S’il a su par la photogénie chère à Epstein révéler la beauté des plus doux visages, par des éclairages triangulaires millimétrés, lissant les peaux, dessinant des ombres gracieuses, longs cils et fines silhouettes aux nouvelles icônes, il a pu atteindre une cruauté inédite en refusant la monstration.

Exemple frappant que le sort réservé à la mythique Mrs. Robinson, détournant le jeune Benjamin de son parcours prévisible. Ce dernier lui reproche l’aspect seulement charnel de leur relation et engage une conversation qui se révèle très difficile pour la femme adultère.
L’étudiant, dans un accès de colère arrache le drap qui recouvre le corps encore attirant de celle qui n’aura jamais de prénom.

Et Mike Nichols de lui refuser à présent l’érotisme qu’elle inspirait auparavant.
Non seulement Mrs. est durement cadrée aux épaules, mais elle devra effectuer un lent et long geste pour rabattre la couverture sur ce qui ne sera plus jamais désiré.
Ceci, la caméra l’a suivi patiemment.

11 mai 2008

Iron Man - Philosophie guerrière


Je m’étonne. Devant l’enthousiasme mou suscité par le film de Jon Favreau (je m’étonne à nouveau de prononcer son nom ici), Iron Man, pourtant clairement le meilleur film de super-héros depuis longtemps.
Moins virtuose que le X-men 2 de Brian Singer mais nettement plus complet ; plus construit que Spiderman mais aussi jouissif que sa suite, l’Homme de Fer m’a surpris, je dois l’avouer.
D’abord parce que, il faut le reconnaître, je n’y connais rien aux comics en général, et encore moins dans ce personnage pourtant bien plus intéressant que les autres héros de Marvel ou DC Comics (en tout cas, ceux que j’ai rencontré jusqu’à présent).
Ambigu dans toutes ses caractéristiques, c’est ce qui plaît chez lui. Un humour cynique pour un homme qui ne l’est pas moins : dirigeant l’entreprise leader de l’armement, il profite des conflits les plus meurtriers pour faire commerce. Rappelant Nicolas Cage dans Lords of war (ou peut-être était-ce Cage qui s’inspirait déjà de la créature de Stan Lee), il représente à lui tout seul une industrie basée sur un paradoxe vicieux (Si vis pacem, para bellum), une économie qui devient folle (et sanctionne de saines décisions) ainsi qu’une représentation en pleine évolution de « l’homme moderne ».
Car, et c’est là la force du film, le héros va combattre de front ce qu’il représente lui-même.
Iconographie frappante d’un égocentrisme poussé à l’extrême, Tony Starck est un nouveau Narcisse qui au lieu de se noyer va façonner son image pour que le reflet soit plus beau. Avant que cela soit le cas, il aura brisé tous les miroirs de son atelier et les seuls yeux qui auront accès à ses anciens traits (pourtant ceux plutôt réussis de Robert Downey Jr.) seront ceux de ses créatures (des robots humanoïdes ; et à quelques mois de la sortie de WALL-E, j’utiliserai le néologisme « pixarisés » !).
Quant aux femmes qu’il séduit, elles ne sont que des faire-valoir du stéréotype qu’il se fait de sa personne. Il n’y a qu’à voir la terreur dans ses yeux quand la sublime Pepper Potts lui fait des avances (car c’est bien dans ce sens que ça se passe).
De quoi creuser donc, comme très souvent dans les univers de BD mais ici plus que jamais. D’autant plus que, selon mon principe que j’aime transformer en règle dans les débats sur ces « films de super-héros », le numéro deux est généralement meilleur que le premier opus.
Au vu du succès d’Iron Man outre-Atlantique, la suite est déjà lancée. Espérons néanmoins qu’elle sera portée avec autant d’intelligence que celui-ci, par un casting des plus inspirés !
Downey Jr. excelle dans ce rôle de héros mature, aussi vif et créatif que acerbe et imberbe. Il a la chance de porter sur ses épaules, pourtant fragiles jusqu’ici à Hollywood (notamment pour ses nombreuses chutes et rechutes dans la drogue), un personnage moins niais que l’ado Peter Parker ou l’insupportable Clark Kent.
Mais aussi, et ce n’est pas la moindre des remarques, d’être aussi bien entouré. Le mystère est grand dans le choix des producteurs quant à la participation au projet de Gwyneth Paltrow (qui virait has been), qui trouve enfin un rôle intéressant dans sa maintenant longue et mollassonne carrière (en mettant de côté le Fincher).
De même pour Terrence Howard, qui obtient ici un second rôle extrêmement sympathique et prouve l’intelligence de l’acteur dans ses différentes interprétations. Car donner de la vie à un personnage à première vue aussi court et inintéressant est une jolie réussite.
Mais surtout, et pour finir, gros coup de chapeau pour avoir débauché Jeff Bridges à des fins aussi étranges (endosser le costume du villain comme disent les anglosaxons). La masse imposante de l’acteur, sa dégaine irréprochable, ses yeux perçants sont les indicateurs qu’un choix doit être réfléchit et justifié avant d’être prit. On en oublierait presque les ratés comics (pardonnez mon jeu de mot) qu’ont malheureusement été Willem Dafoe ou Kevin Spacey en Bouffon Vert et Lex Luthor respectifs.
Si tu veux un bon héros, fais un bon méchant.

07 mai 2008

Justice - Stress - Gavras


Polémique vaine pour le superbe clip du titre Stress du groupe Justice (et l'album Cross, sorti en juin 2007).
Buzz comme on en voit parfois sur la Toile, celui-ci a l'étonnante particularité d'être produit par un des représentants du collectif Kourtrajmé, pour l'un des groupes français symbolisant la "French touch" électro.
Gros succès mondial, notamment grâce au titre D.A.N.C.E. l'été dernier, extrêmement entraînant et j'oserai même dire "jovial", l'emballement se fait ici sur un terrain autrement plus glissant.
Libération rapporte dans un article (http://www.liberation.fr/culture/musique/324730.FR.php) les réactions diverses quant au clip, sans chercher à prendre position, ce qui manque de plus en plus aux journaux français...
Que la blogosphère s'en empare donc !
Je ne parle généralement ici que de cinéma, rarement d'autre chose. Mais lire autant de contresens m'étonne et me force à réagir malgré mon faible taux de lecteurs (!).
Commencer par le plus simple (et peut-être le plus facile à démontrer) : estimer que Romain Gavras, fils de Costa Gavras (dois-je rappeler ici sa filmographie, ses engagements ?), membre actif de Kourtrajmé, mouvement on ne peut plus Black Blanc Beur, puisse réaliser un clip raciste, voyez l'absurdité.
Puis il suffit de regarder le clip en lui même : des Noirs et des Beurs commettent des actes de violence en banlieues et dans la capitale, suivis à tous moment d'une équipe de télévision. Nous voyons par "l'œil" de la caméra, entendons sous la musique un son capté par un sondier visible à plusieurs reprises.
Que retient-on ? Qu'on stigmatise Noirs et Beurs ? Qu'on donne une image dégradante de la jeunesse de nos banlieues ?
Pourquoi ne nous intéressons-nous pas plutôt à cette équipe de Blancs qui filme le moindre de leurs mouvements ? Qui fait visiblement un montage des moments les plus violents. Qui insiste sur les regards terrifiés des victimes et sur la montée en puissance de la barbarie des agresseurs ?
C'est peut-être là l'erreur de Romain Gavras : croire que les gens se poseront les bonnes questions en voyant Stress. Ou peut-être l'ambiguité est volontaire (et serait-ce étonnant pour ce "Kourtrajméteur" ?). C'est peut-être une nouvelle fois la limite de l'entreprise.
Le message est pourtant évident, dès lors qu'on regarde le clip (je n'oserai tout de même pas dire film) jusqu'au bout : "ça te fait kiffer de filmer ça, fils de pute ?". La violence est retournée contre ceux qui mettent EN VALEUR une esthétisation de cette violence même. Le logo du groupe Justice (une croix noire allongée et en relief) imprimé sur les vestes très Pop-Art des fameuses racailles.
Rappelons enfin que le clip est un pastiche (très bien réalisé, dois-je ajouter) de reportage. Que le tout tourne donc à la caricature fait donc son intérêt. Le propos n'en est que plus fort.

Le pouvoir de la télévision est d'avoir réussi à faire croire que lorsqu'elle est sur les "lieux de l'action", elle n'est pas vue, elle ne joue aucun rôle.
Un peu comme cette phrase qui dit que la plus grande des réussites du diable est d'avoir persuadé les Hommes qu'il n'existait pas.