15 avril 2010

Green zone/Greengrass


Avec Greenzone, le réalisateur britannique Paul Greengrass épuise un système esthétique et narratif qu’il, s’il ne l’a pas inventé, a néanmoins fixé pendant une bonne partie des années 2000 comme modèle cinématographique.

Le style nerveux qui le caractérise ; l’image granuleuse, sale, grouillante ; les recadrages, les panneaux filés, le montage rapide qu’on a connu dès 2002 avec son superbe Bloody Sunday, son téléfilm devenu Ours d’Or à Berlin non sans raison, puis retrouvé dans les deux suites de La Mémoire dans la peau et surtout dans Vol 93 sont ici aussi utilisés.

Le problème est que maintenant, tout ceci fatigue. D’abord parce qu’on en a goûté, pour ne pas dire bouffé pendant des années, au cinéma comme à la télévision (je pense à 24 heures chrono, surtout, série qui date de... 2001, soit un an avant Bloody Sunday). Ce style qui se veut plus « réaliste », qu’on peut rapprocher d’une esthétique journalistique, a infesté les fictions du grand et du petit écran à toute vitesse et, passée l’impression de nouveauté, lasse.


Mais tout ceci ne m’ennuierait pas outre mesure si Greengrass n’appliquait pas cette même formule, sans grande évolution, à son nouveau film.

Le problème est que contrairement à Vol 93, qui était peut-être le premier bon film à évoquer les attentats du 11 Septembre 2001 (en 2006), on est loin d’une reconstitution méthodique à vocation mélodramatique (tout aussi réussi que soit le film). L’esthétique nous amenait au plus proche des personnages, coincés dans l’avion détourné ou dans la tour de contrôle et autres centres de renseignements. Gros plans sur les visages paniqués, montage au cordeau pour un crescendo menant à un climax forcément tragique ; tout concourait alors à faire entrer le spectateur dans l’action.

C’était déjà ce qui avait impressionné dans Bloody Sunday, et Greengrass poussait là l’idée encore plus loin.


Vol 93 a été réalisé entre les deux Bourne (The Bourne Supremacy et The Bourne Ultimatum) qui sont depuis rentrés parmi les films d’action les plus réussis de ces dernières années. A la fuite du personnage principal dans ce monde devenu paranoïaque, son esthétique donnait le semblant de réalisme qui manquait jusqu’ici tellement aux autres films de genre. Depuis, James Bond s’est fait lifter (Casino royale) en suivant globalement les mêmes règles (image a priori moins tape à l’œil), les lissant malgré tout, prouvant la difficulté de la saga à se renouveler face à de nouveaux héros plus percutants.


Mais voilà : Green Zone n’est ni Vol 93, ni un Bourne.

Greengrass semble avoir été choisi pour créer un lien entre ses films précédents : allier le cinéma d’action le plus efficace du moment à une approche réaliste, historiquement documentée, et au propos « engagé ».

C’est cet engagement qui est loué un peu partout. Le film s’attaquerait « frontalement » à l’administration Bush. La belle affaire. Quand bien même il y aurait réellement un message politique fort, son impact serait bien limité...

Mais il faut vraiment avaler n’importe quoi pour croire qu’au delà d’un plan final entendu (des raffineries de pétrole ? En voilà une attaque courageuse !) et de une ou deux références au Président et à son gouvernement de ripoux, le film porte autre chose que sa simple nécessité de casser de la brique.


Car avant même de voir le film, on m’avait prévenu ! Le film « donne envie de jouer à Call of duty » !

Je me demande : alors que les scènes d’action sont relativement bien construites (et notamment une course poursuite assez épatante, genre de scènes dans lequel Greengrass est passé maître), pourquoi tenter d’insuffler un contenu politique ou moral d’autant plus biaisé qu’il n’est qu’en apparence courageux ?

Qu’y a-t-il de convaincant dans l’accusation faite par Matt Damon quant au personnage de Kinnear ? Que nous dit Greengrass sur ce personnage ? Le politicard métaphoriserait l’administration Bush, on s’en doute... Mais on ne sait finalement pas quoi en penser (1).

Heureusement, certaines agences ne sont pas aussi corrompues qu’on veut le croire (la CIA) ; certaines personnes font preuve de bonne volonté (Damon) ; les différents pouvoirs sont peut-être prêts à se remettre en question (le sourire de la journaliste devant le mail envoyé aux rédactions) ; et on pourra malgré tout s’appuyer sur quelques bons Irakiens (dont le seul représentant est gentiment appelé Freddy) quand on aura balayé devant sa porte.


Devant le simplisme d’un tel discours, il est dommage de constater que Greengrass y a en même temps sacrifié la cohérence d’un style qu’il portait pourtant depuis maintenant plusieurs films. Faire endosser à ce film les couleurs d’un certain réalisme qu’il a lui-même tenté de mettre en forme toutes ces dernières années est un contre-sens total qu’il a embrassé allègrement... Loin de rapprocher par son « système » le spectateur d’un héros hors du commun ou d’évènements fortement chargés émotionnellement (ses films précédents), il désamorce celui-ci en n’ayant rien à proposer en échange de la vacuité de son propos...


(1) A noter d’ailleurs : l’incapacité flagrante de Matt Damon d’insuffler de film en film les croyances de ses personnages. Il ne s’engage jamais à rien d’autre qu’à retrouver une certaine dignité (son identité dans les Bourne, sa crédibilité de soldat ici), perdue on ne sait trop pourquoi... Ses révoltes sont meurtrières mais petites, personnelles.

10 mars 2010

AMER


Couleurs acidulées, sang cuivré, salive sucrée ; ce film est tout sauf « amer ».

Tout ce qui est créé ici est précis, détaillé, palpable.

Un loubard de taxi accélère, un courant d’air passe, soulève une jupe, fait frissonner la passagère, durcir ses mamelons. Elle lâche un gémissement de plaisir. Les coutures de la robe ont craqué sous sa respiration terrifiée.

Tout est érotisé : les tissus s’envolent et dévoilent des sous-vêtements. On observe derrière des lunettes teintées, des gants de cuir crissent, une sueur coule. Les ronces arrachent les vêtements et ouvrent des plaies ; on s’y introduit.

On se coupe, on déchire, on plante, on imagine.

On invoque une esthétique passée : des dents du bonheur derrière des lèvres pulpeuses ; des moustaches qui râpent et des poils sombres ; des tueurs masqués de gialli.

Un fétichisme oublié refait surface : on arrache un doigt pour une montre en argent, on joue des notes sur un peigne rouge.

Et puis des déviances qui font se vider les salles : voyeurisme, jeux sadiques, baignoire d’urine ou de mouille et cadavre qui frémit pendant sa toilette finale.

Le fascinant film de Hélène Cattet et Bruno Forzani est sorti dans 3 salles, France.

26 février 2010

70 million, Hold your horses !

Voici le clip "70 million" qu'ont réalisé mes amis de L'Ogre pour un groupe absolument charmant : Hold your horses !



J'avais, il y a peu, publié des photos du tournage dans une ambiance épatante, malgré le froid hivernal d'un garage non chauffé, à voir ici.

N'hésitez pas à faire tourner l'adresse : L'Ogre et le groupe ont besoin d'un gros buzz pour se lancer !

21 janvier 2010

FlickR

Je vous signale la création récente d'un compte FlickR, qui est bien pratique pour organiser les photos, et plus agréable pour les afficher.
A voir ici.

Je ne compte pas déserter ce blog pour autant, même si ça me fait deux fois plus de travail... Je verrai comment je m'organiserai.

15 janvier 2010

AGORA : Trois pages pour convaincre...

Agora, le nouveau film de Alejandro Amenabar est de ces œuvres importantes qui n’intéressent pas grand monde sur l’instant.
D’abord, il sort quasi simultanément à l’événement cinématographique de 2009/2010, Avatar, le nouveau défi technologique de James Cameron, qui truste les salles et les esprits.
Ensuite, production espagnole, il ne dispose pas de la puissance promotionnelle d’un film purement hollywoodien, si ce n’est dans son propre pays où, fierté nationale, le film s’est fait naturellement sa place. Rachel Weisz, bien que connue, n’est pas vraiment une star, et le reste du casting est globalement peu vendeur. Enfin, le genre péplum est, quoi qu’on lise ici ou là, pas vraiment relancé malgré le succès gigantesque de Gladiator (Troie, Alexandre, Kingdom of Heaven dans un sens large de la définition du genre, n’ont eu que des succès limités et inégaux).

Hypatie

Difficile aussi de résumer le film de manière à souligner tous les aspects qui en font son extraordinaire réussite.

Il faut réussir à parler de son personnage féminin fort, Hypatie, philosophe et astronome dans l’Alexandrie devenue province de l’Empire romain, chrétien depuis peu.

Evoquer la structure sociale de la ville, mille feuilles casse-gueule fait de classes sociales aux rapports rendus tendus par le foisonnement de religion dans ce carrefour de plusieurs mondes. Les intellectuels sont Païens et occupent les bancs d’une Bibliothèque structurellement séparée du reste de cité ; les masses sont, nous le découvrons pendant le film, en voie d’évangélisation foudroyante ; les juifs occupent une place hybride, à la fois intégrée à la société, importante au niveau politique, mais aussi à part dans la représentation de la ville.

En plus de cela il y a les esclaves, qui côtoient les puissants, tout en restant des sous-hommes à leurs yeux.

L’agitation religieuse, due à l’acceptation dans la ville du Christianisme, prend ses quartiers dans les ruelles, les marches des temples, les bancs de la Bibliothèque et dans l’Agora.


Alors qu’elle enseigne les théories, erronées, de l’astronomie (persuadée qu’elle est que des cercles parfaits régissent l’univers), Hypatie sent les tensions populaires s’emparer aussi de ses élèves, pourtant intellectuels et nantis. Des débats passionnés entre les Païens ouverts aux sciences humaines (dont le brun Oreste est la figure principale) et les Chrétiens tentés par l’obscurantisme des premières années de la jeune religion (le blond Synesius) sont habilement présidés par la jeune femme, dont le sexe n’est absolument pas une pierre d’achoppement. N’est-elle pas leur égal, leur demande-t-elle ? Affirmatif, bien sûr. Ils veulent tous être son égal car elle les domine tous par l’esprit.

Son jeune esclave, Davus, se rêve lui aussi plus proche de sa maîtresse que quiconque, l’intimité de leur relation (la nudité féminine devant un sous-homme n’est pas taboue) ne lui suffisant pas.

Davus

C’est par une malhabile conspiration d’un dignitaire païen que l’équilibre précaire est perturbé. Alors qu’ils se croyaient forts, le glaive à la main, ils voient leur expédition « punitive » et meurtrière à l’encontre des Chrétiens se solder par un renversement de situation aussi violent qu’inattendu. Ces derniers sont trop nombreux et désespérés pour supporter les assauts et humiliations d’un pouvoir qui leur est majoritairement hostile. Certains esclaves se joignent à eux, attirés par l’espoir d’une libération possible.

Grisés par les paroles d’habiles prêcheurs (notamment le malicieux Ammonius et le vieil évèque Theophilius) qui portent la parole d’un nouveau dieu proche des nécessiteux, tous deviennent une armée aux forces exponentielles qui se déversent en torrent jusqu’en bas de la Bibliothèque, maintenant assiégée, puis prise d’assaut, et ravagée, enfin.

Oreste

Un tiers à peine du film s’est alors déroulé et rien ne sera jamais prévisible.

L’étudiant Oreste est humilié en public par Hypatie qui lui refuse son amour. On l’imagine alors prompt à se retourner contre les Chrétiens que sa Dame défend. Mais il se montre brave, fidèle en amitié envers ses camarades de classe, et ravale sa fierté. Un personnage magnifique est né.

En parallèle, Davus l’esclave se révèle un aussi fin penseur que sa maîtresse. Elle remarque en lui cette capacité à mettre en question les règles édictées par les textes, religieux ou scientifiques, qu’il manque tant à ses élèves. Mais Hypatie est loin d’être une sainte, et sa dureté envers le jeune homme qui demeure sa propriété, le heurte. Un mot plein de mépris et voici l’esclave qui devient chrétien par réaction. Elle le libère de sa vie d’esclave, comprenant qu’il est arrivé à un point de rupture.

Les années passent. Les Chrétiens ont pris le pouvoir exécutif d’Alexandrie et organisent des escadrons meurtriers à l’encontre des minorités religieuses qui empêchent leur progression. Les juifs sont visés et tombent dans un engrenage de violence qui les place dans une position politique intenable, aboutissant à leur exclusion de la ville.

Cyrille

Les exactions continuent, menées par le jeune et belliqueux Cyrille, qui a remplacé feu Theophilius à la tête de l’Eglise dans la ville.

Hypatie, elle, continue à voir cet effondrement systémique global d’un œil à la fois halluciné, incrédule, et distrait. Elle a beau ponctuer ses journées d’interventions courageuses à l’assemblée, qui accepte de moins en moins l’ingérence d’une femme et philosophe dans ses affaires, ses pensées sont ailleurs. Hautes, très hautes.

Les vues depuis la Voie Lactée de notre système solaire fusionnent les pensées de l’astronome. Les cris des victimes résonnent dans le vide interstellaire.

Elle perd peu à peu son influence sur les élites mais garde dans son giron Oreste, le nouveau préfet d’un Empire romain en déliquescence, converti comme beaucoup au christianisme par carriérisme, ainsi que Synesius, évêque à Syrine.

Davus, qui s’est rallié au beau parleur Ammonius, pense toujours à elle mais fait tout pour l’éviter, conscient de son parcours contraire aux valeurs de son ancienne maîtresse. Il est le bras armé des Chrétiens, sanguinaire et sans pitié.

Peu à peu, Hypatie s’enferre dans sa recherche de réponse quant à la marche de l’univers et perd de vue des choses plus terre-à-terre, comme l’amour que continue à lui porter Oreste.

Très vite, tout s’enchaîne. Le préfet est menacé puis attaqué physiquement. Son rapport à sa Dame est jugé peu chrétien ; elle-même est accusée par Cyrille de sorcellerie.

Mais elle ne réagit pas. Elle assimile poliment les informations données par les soldats qui la protègent et se réfugie dans son autisme scientifique : celui de longs silences de concentration déchirés par des fulgurances intellectuelles.

Elle a répondu à l’une des nombreuses questions qu’elle se posait sur le Cosmos et va mourir en paix, exécutée passionnément Davus.

Impossible de parler du film sans en rappeler l’incroyable structure... C’est dans l’évolution exemplaire des personnages masculins du film que se construit sa grandeur.

La complicité entre Oreste et Hypatie, qui ne lui cache pas sa fine analyse politique, jugeant le préfet perdant dans son bras de fer avec Cyrille[1] basée sur un amour idéologiquement inenvisageable par la jeune femme, est d’une terrible efficacité dramatique. L’homme est absolument parfait : fin, bien éduqué, puissant, sensible et charmant, mais ne la possèdera jamais. Son parcours personnel est lui aussi époustouflant : courageux, opportuniste, fidèle, réaliste. Rarement personnage aura été aussi choyé...

Davus est tout aussi passionnant. Il porte un même amour à Hypatie, mais absolument interdit celui là. Il voit dans les évènements politiques qui secouent la ville autant une promesse de libération de sa condition d’esclave qu’un arrachement à sa maîtresse. Dans une autre réplique magnifique, Hypatie déclare à Synesius « You don’t question what you believe. You cannot... I must ». Or, Davus est lui aussi dans un questionnement perpétuel. Il doute sur tous les choix qu’il fait, et se rend compte souvent trop tard qu’il s’est trompé.

Hypatie, elle, est le seul personnage qui n’évolue pas. Elle ne se trompe jamais. Le regard consterné du spectateur quant à ses déclarations sur les esclaves est totalement anachronique ; mais c’est peut-être la seule prise de position qu’on puisse lui reprocher.

Lorsque Davus la recouvre finalement de ses bras avant de l’étouffer dans une étreinte finale, ils se comprennent sans mot dire. Elle sera passée totalement à côté de lui ; ce sont ses souvenirs à lui qui nous reviennent. Elle fixe l’ellipse qui si longtemps lui avait échappée.

Trois pages Word, c’est ce qu’il m’aura fallu pour parler de ce film... Et je n’ai absolument pas abordé l’esthétique du film ! Mes phrases sont longues et je m’y perds parfois. Mais ces trois pages m’ont semblé nécessaires pour souligner l’aspect le plus important du film selon moi : au devant de cette efficacité dramatique peu commune à de si grandes productions se profile une pensée politique normalement absolument absente de celles-ci.

Amenabar prend partie. Son idéal est une laïcité stricte, acceptant les cultes divers dans la vie privée mais leur refusant toute implication dans la vie politique de la Cité. En somme, une laïcité « à la française », quand celle-ci n’était pas remise en cause par les amalgames constants d’une partie de la classe politique du pays.

On peut questionner la laïcité, parce qu’on le doit. Mais les mots doivent être pesés, et les actions réfléchies, car les rapports de force s’inversent aisément. Un mot peut suffire.

La maturité d’écriture d’Amenabar et de Mateo Gil est confondante. Je suis persuadé que le film trouvera sa place tant dans la cinéphilie que dans les réflexions quant à la forme que nous voulons pour nos sociétés à venir. Wait and see...


[1] Superbe réplique « Oh Orestis... Cyril has already won » !