31 décembre 2009

2009 et le cinéma

Cette année 2009 s’achève et il est temps de faire les comptes.

Avant de faire des classements, pas très belle mais pratique tradition de fin d’année, je dois rappeler qu’étant parti en Espagne de la mi-2008 à la mi-2009, j’ai vu en décalage certains films, en ai raté d’autres... Ceci expliquant la présence de films sortis en 2008 en France, mais que j’ai vus en 2009.

Dix films ressortent brillamment selon moi des 92 films vus cette année passée (chiffre en grande chute ! Ah, la vie erasmus...), éclairant un étrange équilibre entre classicisme et recherche formelle.

Ainsi les très rigoureux Un prophète (Jacques Audiard, France), Le ruban blanc (Das weisse Band, Michael Haneke, Autriche), Revolutionary road (Sam Mendes, Etats-Unis) et A propos d’Elly (Darbareye Elly, Asghar Farhadi, Iran) côtoient les étonnants Vincere (Marco Bellocchio, Italie), Les herbes folles (Alain Resnais, France), Irène (Alain Cavalier, France), Entre les murs (Laurent Cantet, France), Fish tank (Andrea Arnold, Grande Bretagne) ou encore Hunger (Steve McQueen, Etats-Unis).

Audiard m’a bouleversé à bien des niveaux. Cela faisait bien longtemps que je n’étais pas « rentré » totalement dans un film. Je veux dire : profiter pleinement des images, des sons, des musiques du film, sans rien analyser sur l’instant. Une immersion totale à faire pâlir les nouvelles technologies (mais j’y reviendrai), le réalisateur utilisant un langage cinématographique courant pour écrire de la poésie pure.

Ajouter à cela le courage de révéler des acteurs. Car Niels Arestrup est sans aucun doute le seul acteur connu du film et, tout aussi épatant soit-il, laisse toute leur place à des acteurs novices mais sensationnels. De nouveaux visages, de nouvelles voix (les interprètes semblent en partie choisis pour leurs timbres, renvoyant au cinéma populaire français où les seconds rôles, reconnaissables à leur voix, faisaient le spectacle) et pour cause : en voyant le film, ce qui m’a frappé particulièrement est l’évidence d’une sous-exploitation du talent d’acteurs ostracisés dans le cinéma français.

Comme Kechiche (dont La graine et le mulet trustait la première place de mon classement 2008), Audiard est l’un des grands artisans de l’émergence progressive d’acteurs d’origine maghrébine dans le cinéma national qui, par le succès de leurs films, fait prendre conscience de cette absurdité qui fait que des « minorités visibles » de la société française (formule vulgaire et faussement polie) deviennent des « minorités invisibles » dans notre cinéma.

Tahar Rahim ira loin, sans aucun doute (je dis cela après avoir vu Tahar l’étudiant, docufiction de Cyril Mennegun, dans lequel l’acteur fait déjà preuve du même naturel, des mêmes douceur et douleur mélangées, de la même justesse qui a fait de son Malik El Djebena le grand héros de l’année), mais j’espère que Adel Bencherif ou encore Reda Kateb ou Hichem Yacoubi trouveront d’autres rôles à la portée de leur talent.

Le ruban blanc était le film que j’attendais le plus de l’année. Immense admirateur de Haneke auquel j’ai consacré un mémoire pendant l’année 2008-2009, je constate la constance incroyable de ce réalisateur qui s’amuse à passer de genre en genre pour un discours dont la cohérence s’amplifie à chaque film.

La limite du Ruban blanc est sans doute tout ce qui a été dit sur lui, par Haneke et par les journalistes qui, en lui apposant des sens de lecture trop étroits en réduisent la portée.

Le réalisateur autrichien excelle généralement surtout dans les non-dits et les marges d’appréciations qu’il laisse au spectateur. Quand il pointe du doigt, il vulgarise son langage (comme dans le malencontreux cut passant de la conversation du pasteur avec son fils qu’il accuse de masturbation à un homme de dos jouissant à la fin d’un acte sexuel avec une personne dont on croit qu’elle n’est autre que l’enfant...). Heureusement ceci n’arrive que peu souvent.

Son film, à la plastique hallucinante, est une magnifique œuvre amère marquée par une direction d’acteurs comme toujours chez lui parfaite, en particulier dans le jeu des enfants.

Une Palme d’Or loin d’être volée.

Pourtant, Marco Bellocchio et Alain Resnais, tous deux aussi vieux de la vieille à Cannes l’auraient tout autant méritée... La jeunesse de leurs derniers films respectifs, décomplexés et baroques, enterre un grand nombre de leur soi-disant héritiers, bien loin d'une telle maîtrise et d'une telle inventivité.

Mais le Festival, comme le souligne justement Positif, passe outre les polémiques et accusations de favoritisme et copinage grâce à la qualité incroyable de ses sélections, toutes sections confondues.

Le fait est que dans mes dix films préférés cette année, huit ont été présentés sur la Croisette en 2008 ou 2009. Deux sont de grandes Palmes d’Or (j’avais écrit ici un assez mauvais article sur Entre les murs), un est très justement un Grand Prix (le Audiard), Resnais a reçu un ridicule Prix Exceptionnel (récompenser un exceptionnel réalisateur par un prix aussi insignifiant malgré son nom relève de la faute de goût vilainement bienveillante), l’un a partagé un Prix du Jury avec un très bon Park Chan Wook, Thirst (Fish tank, ou comment réinventer le film social britannique, en y injectant de la couleur et des types de plans jusqu’ici inutilisés dans ce cinéma là) ou encore une Caméra d’Or (récompensant le meilleur premier film de la sélection, pour l’impressionnant Hunger).

Irène, lui, est reparti comme Vincere bredouille de Cannes, où il était sélectionné à Un Certain Regard. Son film poursuit le travail autoportraitiste de son auteur à la mini-DV, qui tentait de comprendre comme sa première femme, morte trois décennies auparavant peut encore le hanter aujourd’hui. Comme Bellocchio, Cavalier aurait mérité un prix qu’on ne partage malheureusement pas.

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[Pour en finir avec Cannes, et en sortant de la liste de dix films précités, j’évoque les autres films sélectionnés cette année par le Festival et qui méritent d’être mentionnés selon moi : Two lovers le grand film romantique de James Gray (USA), le Pixar de l’année Up (Pete Docter et Bob Peterson, USA) et ses vingt premières minutes à chialer d’émotion, Drag me to Hell et Sam Raimi qui revient à ses racines, le film d’horreur bien crade et jouissif (USA), J’ai tué ma mère ou comment Xavier Dolan a énervé son monde avec sa merveille immature à seulement 21 ans (Québec), Thirst (Park Chan Wook, Corée du Sud), la charmante comédie Taking Woodstock d’Ang Lee qui mérite plus que l’accueil froid reçu à sa sortie (USA), L’enfer d’Henri Georges Clouzot (Serge Bromberg, France).]

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A propos d’Elly, ce magnifique et bouleversant film iranien, a lui remporté l’Ours d’Argent à Berlin. Loin des évènements internationaux desquels Téhéran occupait la première place cette année, le film aborde les rapports hommes/femmes dans une bande d’amis. Trentenaires des classes moyennes supérieures de la société iranienne, ceux-ci vont être mis à l’épreuve lorsque une jeune femme que l’une d’entre elle avait invitée à passer un séjour à la mer avec eux disparaisse sans laisser de traces. Est-elle morte ? S’est-elle enfuie ?

On retrouve bien évidemment la structure de L’Avventura d’Antonioni qui, dans les années 60, décrivait scandaleusement une classe privilégiée de sa société. Mais les constats sont différents dans le film de Farhadi.

Encore une fois, la direction d’acteurs est excellente, tout comme le filmage.

Enfin, Revolutionary road, dont j’ai déjà parlé ici, est de ces films qui vous remuent malgré vous. J’avais moyennement aimé American Beauty du même Mendes, et était passé totalement à côté de Road to Perdition. Son Jarhead m’avait par contre plus qu’emballé.

Mais je n’attendais pas grand chose de ce film, si ce n’est les retrouvailles de deux acteurs devenus immenses depuis leur révélation par Titanic il y a dix ans, et l’espoir d’entendre Nina Simone dans la BO comme dans le trailer.

Point de Nina Simone, mais de l’émotion qui n’a pas été partagée par beaucoup j’ai l’impression... J’ai entendu que le film était surfait, trop hollywoodien, trop sage...

A moi, il m’a parlé. Bien loin du fadasse Away we go, dans la veine de ÇA, dont je parlais il y a maintenant longtemps.

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Autres films méritant d’être cités, pour le pied qu’ils m’ont fait prendre, en vrac : le premier film vraiment convainquant en 3D Avatar (James Cameron, USA) qui pèche malgré tout par son scénario banal et peu inventif ; Australia, le film allumé de Baz Luhrmann (Australie), et incendié par à peu près tout le monde, trop long mais franchement courageux ; District 9 (Neill Blomkamp, USA/NZ) et les efforts louables de faire du divertissement en changeant quelques règles (notamment dans la localisation spatiale et l’utilisation intelligente des effets spéciaux) ; Boy A (John Crowley, Grande Bretagne), sensible drame à la photographie originale, et révélant un jeune acteur très émouvant (Andrew Garfield) ; Gran Torino, nouveau grand Clint Eastwood, à la limite de tous ses clichés (USA) ; Welcome (France), film on ne peut plus politique de Philippe Lioret, qui confirme dans le même temps sa grande capacité à créer des thrillers sociaux émouvants ; Milk de Gus Van Sant (USA), parce que GVS qui fait du GVS même grand public, y a quand même des choses à garder ; The curious case of Benjamin Button, la fable de Fincher qui après avoir séduit une majorité souffre aux yeux de beaucoup d’avoir eu été trop attendu : ça se retourne contre lui, malgré sa beauté constante, ignorant les règles et codes des épopées hollywoodiennes ; In the loop (Armando Iannucci, Royaume Uni), excellente comédie sur le pouvoir et le langage de nos dirigeants ; Le concert (Radu Mihaileanu, France), l’autre grande comédie de l’année pour sa logique lubitschienne implacable ; Une affaire d’Etat (Eric Valette, France), thriller politique français extrêmement efficace porté par des acteurs crédibles et inspirés ; Mademoiselle Chambon (Stéphane Brizé, France), film qui a a priori que des défauts, mais en ressort un grand charme ; Persécution (France), ou comment Patrice Chéreau nous immerge dans l’angoisse d’une histoire d’amour noir pleine de colère ; Hadewijch (France), ou comment Bruno Dumont nous immerge dans l’histoire d’une angoisse pleine d’amour.

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Au menu des films de répertoire m’ayant le plus marqués cette année, je conseille vivement le classique de Jean Epstein La chute de la maison Usher (France, 1928) ; le western coloré de Fritz Lang Rancho Notorious (L’ange des maudits, 1952, USA, avec Marlene Dietrich) ; Victim (1961, Royaume Uni, avec Dirk Bogarde) le courageux et prenant film pour la dépénalisation de l’homosexualité de Basil Dearden ; le premier documentaire terrifiant de Fred Wiseman (Titicut follies, 1967, USA) ; la comédie dramatique de Robert Aldrich The killing of Sister George (Faut-il tuer Sister George ?, Royaume Uni, 1968) ; Scènes de chasses en Bavière (Jagdfzenen aus Niderbayern, 1969, RFA) de Peter Fleischmann, qui a grandement inspiré Haneke pour Le ruban blanc ; Nelly et Monsieur Arnaud (1995, France), le dernier et émouvant film de Claude Sautet.

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Cruel de finir sur les films qui m’ont le plus déçus ou énervés de l’année, mais normal qu’ils arrivent dernier, tout en méritant d’être cités à leur tour pour de bonnes raisons ou pas :

Les décevants Micmacs à tire larigots (Jean-Pierre Jeunet, France) et Inglourious basterds (Quentin Tarantino, USA) et Non ma fille tu n’iras pas danser (Christophe Honoré, France) (c’est assez drôle de citer ces trois réalisateurs dans une même phrase !) qui souffrent de la même incapacité de leur auteur à se renouveler.

Les ratés, car forcés (The wrestler, USA, où Aronovski se force à perdre son style pour le noyer dans la mode de la caméra épaule ; Changeling, USA où Clint se force dans l’émotion et le sujet pathos), car peu subtils (Slumdog millionnaire, Danny Boyle, Royaume Uni ; The reader, Stephen Daldry, Royaume Uni, qui malgré une première demi-heure très réussie s’enfonce dans de mauvais chemins ; Tetro, Francis F. Coppola, USA, perdu dans son sujet).

Enfin, les « insultables ». Avec Watchmen (USA), Zack Snyder a réussi à me refoutre les nerfs après son 300 aux allures fascistes. Il réitère l’expérience, en y ajoutant d’aussi belles valeurs que la misogynie et la glorification soi-disant ironique de barbares.

Final destination 4 (David R. Ellis, USA), vu en 3D, qui perd par ce même procédé tout ce qui avait fait la grande réussite de Destination finale 2, du même réalisateur. Là, il n’a aucune idée de ce que peut lui apporter une nouvelle technologie comme le relief. Loser.

Enfin le top du top revient à Brillante Mendoza pour son Kinatay (Philippines) tout simplement gerbant, mais non pas volontairement comme il voudrait l’être (par toutes ses scènes forcées de violence faussement choquantes) mais par toute la vulgarité et la pauvreté du discours qu’il véhicule. Le film était lui aussi sélectionné à Cannes cette année. Comme quoi...

***

Quatre pages pour ne parler qu’à peine de chacun de ces films... Même les plus mauvais méritent d’être vus (ne serait-ce que pour se défouler sur eux après).

Allez au cinéma ! Voyez des films ! Dans leur version originale ; qu’ils soient en couleurs ou en noir et blanc ; qu’ils soient américains ou turkmènes !

Quand on a la chance de vivre en France, et d’avoir accès jusque dans les plus petites villes à des films absolument invisibles jusque dans leur propre pays, il faut défendre cette spécificité !

En espérant que l’année qui vient soit aussi bonne, sinon meilleure que celle qui se termine !

4 commentaires:

Cosmic-Anaïs a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Le Rêveur a dit…

Oh bah non.

Cosmic-Anaïs a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Le Rêveur a dit…

sisi...
je me suis fait chier.